mardi 24 février 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
AccueilÀ la UneMaryam Touzani à cœur ouvert

Maryam Touzani à cœur ouvert

Au 47e Cinemed, la cinéaste marocain avait parlé de son dernier film, Rue Málaga, en salles le 25 février

Une histoire de transmission

Ma mère n’avait pas pu voir mon film précédent Le Bleu du caftan, parce qu’elle est décédée juste avant la sortie, de manière totalement inattendue. C’est de cette blessure qu’est sortie l’écriture de Rue Malaga. Ma mère était à moitié

espagnole et j’ai grandi en parlant espagnol. Et quand ma mère est partie, j’ai cherché à garder cette conversation avec elle à travers la langue, inconsciemment. C’est pour ça que ce film est en espagnol. C’est mon premier film en espagnol. Le film est dédié aussi à ma grand-mère parce qu’il y a cette histoire de transmission qui, pour moi, est primordiale. Pour moi, cette transmission est une chose qui est vitale, que j’ai envie de raconter. C’est une manière de garder vivantes ces personnes qui ne sont plus là.

Les objets dans le film

C’est vrai que je suis attachée aux objets. J’ai la sensation que les objets n’ont pas une âme certes mais sont les témoins de notre vie. Dans la vie de Maria Ángeles c’est clairement cela. Ce sont comme des marqueurs de sa vie, un ancrage. Ils font partie de son identité. Et quand elle est dépossédée de tous ces objets,  c’est comme si on lui arrachait une partie de sa vie et de son passé. Et j’avais justement envie de mettre la lumière sur ces objets-là et sur ce qu’ils peuvent représenter pour certains, pas pour tous. C’est comme les lieux, c’est comme les maisons. Quand Clara dit à sa mère, ce ne sont que des murs, pour Marie-Angela, ce ne sont pas que des murs, ils sont témoins de toute une vie : ils ont tout vu, ils ont tout entendu, ils ont tout observé et ils font partie de qui elle est. Moi, je me sens beaucoup comme cela. D’où l’importance quand, petit à  petit, elle peut les  retrouver et remeubler sa maison. c’est une reconstruction,  une reprise en main de sa vie, de son identité

L’’immigration espagnole.

Ma grand-mère est née  en 1910, en Andalousie. Elle est venue au Maroc. Elle avait sept ans. Ses parents y sont restés Elle a épousé un Espagnol et a eu trois enfants …, J’ai grandi dans cette famille avec deux cultures. Le regard des autres vis-à vis de ma grand-mère  était qu’ils la voyaient comme une étrangère et elle ne se sentait pas étrangère. Et pour moi, déjà, petite, je me suis posé beaucoup de questions sur l’identité,  sur la manière dont on nous voit de l’extérieur. Ma grand-mère  avait des yeux bleus, on voyait très  clairement qu’elle était étrangère et souvent, on parlait arabe à côté d’elle en pensant qu’elle ne comprenait pas. Mais elle comprenait tout, en fait !

La ville de Tanger et la mer

J’apprends à me connaître à travers mes films ; une fois qu’ils sont écrits  et même une fois qu’ils sont tournés. J’ai besoin de la mer. J’ai besoin de voir la mer. J’ai besoin de cette proximité à l’Océan.  Et je crois que ce n’est pas anodin que cela revienne à chaque fois de différentes manières. Dan Le Bleu du Caftan, il y avait déjà l’odeur de la mer qui venait dans les narines de ces deux hommes et qui racontait pour moi ce désir de mer, ce désir de liberté aussi

Et à Tanger, c’est vrai qu’on est à 14 kilomètres de l’Espagne et que de notre maison, on voit Cadiz juste en face. C’est vrai que j’ai toujours grandi avec ces souvenirs par procuration de ma grand-mère, de sa petite ville de Jimena de la Frontera..C’est une ville de fusion. C’est une ville où il y a toujours eu un vivre-ensemble. Moi, j’ai grandi là-dedans et j’avais aussi envie de pouvoir raconter ça

Toutes ces cultures qui vivaient ensemble, dans le respect des religions les unes des autres, de la différence. Et c’était avant tout une richesse. Moi, je me rappelle justement l’Académia Malaga parce que ma mère a vécu là avec ma grand-mère.  Et je me rappelle tous les récits, toutes ces cultures différentes qui vivaient ensemble  des musulmans, des juifs et des chrétiens, des échanges de nourriture différentes. C’était important de raconter aussi la rue avec ses odeurs, avec ses sens, de sentir le cœur aussi de cette ville, de comprendre l’attachement de cette femme à cette ville mais de manière organique, pas de manière intellectuelle. Et quelque part de rendre hommage aussi à cette génération qui est en train de disparaitre. Parce que le cimetière qu’on voit,  c’est là où¹ ma grand-mère est enterrée. On peut y aller passer toute une journée et ne voir personne. La majorité des gens sont partis. C’est quelque chose qui me touche beaucoup. Garder la mémoire vivante : je pense que le cinéma peut faire cela. Je crois que c’est important de ne pas oublier le passé, surtout quand il est beau.

La scène d’amour

Cette scène d’amour était  pour moi primordiale. Parce que j’avais envie justement de montrer … comment dire… Je trouve qu’il y a tellement d’attentes, d’injonctions de la société par rapport à la  manière dont on doit vieillir, par rapport à la manière dont l’amour, le désir doit  évoluer. Déjà très jeune, c’est quelque chose qui me touchait beaucoup parce que je me suis toujours dit :je suis la personne que je suis à l’intérieur. Quand j’aurai 70 ans, 75 ans, 80 ans, je vais continuer à être la même  personne. Donc, si la société nous renvoie une image différente, parce que c’est l’image qu’elle voit en moi, comment faire concilier ces deux choses ? Il faut avoir beaucoup de force de caractère parfois pour pouvoir continuer à être qui on est à l’intérieur.

La sexualité et l’amour, sont quelque chose de sain, de beau quand on est jeune. Et puis, on arrive à un certain âge, ça commence à devenir quelque part limite, à  la limite du respectable comme si c’était  quelque chose de moche, dont  on ne pourrait pas parler ouvertement. C’est quelque chose qui me heurte et qui me blesse, mais vraiment. Et donc, j’avais envie de célébrer ces corps, leur sensualité, leur rythme, ces corps vieillissants que je trouve magnifiques. On a vécu, nos corps se sont transformés. On a ressenti des choses. Et je n’ai pas envie de cacher. J’ai envie de montrer cela et de le sublimer. C’est ce que j’avais envie de faire avec ces scènes -là : montrer qu’on est capable encore d’aimer et qu’on doit avoir la liberté de pouvoir désirer.  Il n’y a pas un moment où ¹ la vie s’arrête.

Du coup, j’avais envie que Marie-Angela puisse briser toutes ses chaînes, se libérer  de tout et se dire  et dire : « Voilà, je suis une femme de 80 ans, mon corps est comme il est, il est magnifique comme il est, je choisis de le montrer, je choisis des habiller  cet homme, de me déshabiller, de me montrer ! » Je trouve que la vieillesse est une vraie force. J’avais envie vraiment qu’on puisse ressentir cela comme une caresse. J’avais envie d’être dans un vrai respect des corps, dans un vrai respect de l’instant et que la caméra arrive sur le corps juste comme une caresse, sans jamais trop s’attarder, sans jamais trop montrer, mais juste pouvoir balayer du regard comme un toucher qu’on ressent, qui est là. Et c’est complètement éloigné du male gaze, Cela n’a rien à voir. Quand Maria Ángeles enlève ses habits, c’est vraiment une mise à nu de l’âme, ce n’est pas que du corps.

Travailler avec des femmes

C’est important pour moi de travailler avec des gens qui me comprennent et qui ont la sensibilité que je recherche. Et cette sensibilité-là, j’ai pu la trouver chez des hommes comme j’ai pu la trouver chez des femmes. Mais c’est important pour moi de faire les bons choix et de m’entourer de  personnes avec lesquelles je me sens alignée, avec qui je me sens en harmonie et qui ont la même vision des choses. Il y  ici une équipe féminine, avec des femmes âgées comme  la coiffeuse la coiffeuse Romana, qui avait dans les 76 ans et des jeunes. Je choisis en fait les membres de mon équipe par leur talent, par leur humanité et ce que je sens.

Le personnage de Josépha

C’est un personnage très important ; les dialogues avec Josépha qui n’en sont pas, puisqu’ en fait, Marie-Angeles fait tout, les questions et les réponses.  Pour Josépha  ce fut un casting assez long, parce que je voulais raconter toutes ces expressions- tout ce qu’elle exprime. J’avais envie d’un visage, d’une comédienne qui puisse exprimer tout ça rien qu’à travers son regard, à travers ses grimaces et je cherchais un visage qui porte les années qu’il a. Pour moi, les rides qui traversent le visage de Josépha dans le film, c’est comme des rivières, c’est beau, Quand je suis tombée sur Maria Alfonsa Rosso, je suis tombée amoureuse d’elle. C’est une femme qui a une telle énergie  de vie aussi, qui est magnifique, très douce, Elle était vraiment la Josépha que j’avais imaginée et qui me rappelait des souvenirs d’enfance. Pendant que j’écrivais, je n’avais pas imaginé le personnage de Josépha, mais je pense aussi que c’est venu parce que cette écriture  pour moi était très dure, douloureuse aussi, parce que c’était me confronter à l’absence de ma mère, à la douleur et tout, donc j’ai écrit beaucoup dans les larmes, mais j’avais aussi besoin de rire, et donc inconsciemment, je pense que ces dialogues-là ont pris cette tournure- parce que j’avais besoin de ça ; je me retrouvais à rire en milieu de la nuit, pendant que je me laissais porter par ces conversations-là..

Carmen Maura

Carmen Maura, elle est capable de tout. Je n’avais pas écrit avec Carmen en tète Et quand j’e l’ai rencontrée, elle a lu le scenario, elle a adoré  le personnage, elle est vraiment tombée  amoureuse de Marie-Angéla. Et moi, je suis tombée amoureuse d’elle. Elle a des yeux tellement expressifs. Elle peur raconter tellement sans parler, elle aussi ! L’émotion, chez elle, est quelque part, elle est présente ; dès qu’on la touche, elle apparait Et puis elle a cette joie de vivre, cette énergie  aussi qui m’a beaucoup touchée. Après  avoir discuté avec elle pendant quelques heures, j’étais certaine qu’il n’y aurait que Carmen pour interpréter ce rôle-là, pour lui donner chair et la dimension que j’avais imaginée ; elle traverse tellement d’états différents ! Quand elle revient chez elle et qu’elle se retrouve dans cette maison vide, ce qu’on voit dans ses yeux n’a absolument rien à voir avec d’autres moments. Il fallait qu’elle puisse aussi être tellement proche de ses émotions.

Et ça commence avec la coiffeuse. On veut l’obliger à  couper des cheveux. Là elle a un déclic et elle dit non ; c’est un truc qui m’agace vraiment quand on se met à infantiliser les personnes âgées  C’est un truc qui me met hors de moi ! Pour moi, cette séquence est vraiment un turning point !

 Renaissance

La vie ne nous donne pas toujours que de belles choses. C’est se reconstruire. C’est se repenser.  C’est aller chercher des ressources qu’on ne pense pas. On a en nous parfois… Marie-Angeles est  une femme pleine de vie. Elle va aller chercher d’autres ressources. On la voit rajeunir quelque part en se reprenant en main. Et parce qu’elle prend conscience du fait qu’elle est là, qu’elle est encore vivante. Et qu’on veut lui enlever des choses. Et elle va redécouvrir l’amour physique.

, Clara, sa fille,  ne se rend pas compte. Pour elle, la vie de sa mère est derrière : elle devrait accepter d’aller s’installer avec elle à Madrid.

La couleur rouge

Ma mère  aimait beaucoup le rouge et adorait les fleurs. Je n’ai pas écrit avec cela en tête mais en revoyant le film, et même en l’imaginant car quand j’écris, c’est toujours très visuel, j’avais besoin de revoir ces fleurs ; je prenais toujours des photos de ma mère entre les fleurs. Mais je trouve que le rouge s’est installé dans ce film aussi parce qu’il a du sens, parce que le rouge est une couleur de vie,  qui peut être violente parce que c’est la couleur du sang mais c’est aussi une couleur pleine de désir de vie

Des séquence comme des refrains

Les scènes dans le cimetière et les visites à Josépha sont des repères, des parenthèses obligatoires, un équilibre entre la vie et la mort. Une vie faite de routine jusqu’au moment où tout bascule. Une énergie nouvelle et un rapport nouveau à son quartier. L’énergie de la vie rentre chez elle !

Propos recueillis au dernier CINEMED par Annie Gava

Lire ICI la critique du film

Article précédent
Article suivant
ARTICLES PROCHES

Rue Malaga  

Depuis ses premiers opus dont Le Bleu du Caftan, Maryam Touzani filme avec beaucoup de sensibilité, des hommes, des femmes dans leur vie quotidienne....

[|BERLINALE 26] Nina Rosa

Une fête joyeuse dans un jardin. Une jeune femme, visage triste, coupée des autres ; c’est Rosa (Michelle Tzontchev) qui a le vague à l’âme....