À 85 ans, Victor Erice n’a réalisé que quatre longs métrages. Il fait pourtant partie des très grands cinéastes contemporains, de ceux qui bouleversent le regard, questionnent le monde autant que leur art, inspirent les jeunes générations.
Le Sud (El Sur) présenté à Cannes en 1983, dix ans après l’Esprit de la ruche (qui faisait découvrir la jeune Anna Torrent) est un film qui n’a pas eu la diffusion méritée.
Repris dans le cadre de festivals – à l’instar de la dernière édition marseillaise de CinéHorizontes, le voilà restauré et distribué. L’occasion de (re)découvrir ce petit bijou : « le plus achevé des films inachevés »
En effet, le scénario tiré d’un récit d’Adelaïda Garcia Morales prévoyait un film en deux parties, la seconde se déroulant dans le Sud de l’Espagne. La première qui constitue aujourd’hui tout le film se passe dans le Nord du pays, gris, humide, froid et austère, distillant la mélancolie du manque, conférant à ce sud absent et fantôme, l’aura du mythe et la force du fantasme.
Vies déboussolées
On est dans les années cinquante. L’Espagne est franquiste depuis plus d’une décennie. Agustín (Omero Antonutti) un médecin venu d’Andalousie s’est installé dans un petit coin de Castille. Avec sa femme, Julia (Lola Cardona), ancienne institutrice reconvertie en femme au foyer, et sa fille Estrella d’une douzaine d’années interprétée par Sonsoles Aranguren, – c’est Icíar Bollaín qui incarnera Estrella adolescente.
Ils vivent dans une maison isolée appelée La Mouette, peut-être en hommage à Tchékhov. Sur le toit, une girouette figure cet oiseau, qui ouvre ses ailes de fer au-dessus des points cardinaux écartelés. Il s’agira pour les protagonistes d’une façon ou d’une autre de retrouver un Sud hors champ.
Même si rien n’est vraiment explicite, on devine qu’Agustín et Julia ont été déchus puis bannis de leur région par le régime. La mère d’Agustín et sa vieille nourrice, venues pour la communion solennelle d’Estrella, mettent en évidence cet exil douloureux et ce déchirement familial.
Estrella voit tout, sent tout. On voit, on sent presque tout par son intermédiaire. Fille unique, chérie par ses parents, elle grandit dans leur deuil d’une vie à laquelle ils ont renoncé. Elle perçoit un chagrin inconsolable chez ce père qu’elle admire, qui sait repérer les sources souterraines avec un pendule ou des baguettes. Sans pendule ni baguettes, Estrella se fait détective pour débusquer les fantômes du passé, découvrir l’origine secrète du mal paternel.
Le film suit le passage de l’enfant qui héroïse son père, à l’adolescente qui l’abandonne à sa vulnérabilité et sans doute à sa culpabilité.
Sculpter la lumière
Ce récit-là ne se fait qu’au travers des images et de la lumière. On peut penser à La Nuit du Chasseur de Laughton ou à Cría Cuervos de Saura. Peu de dialogues. Des monologues intérieurs. L’architecture de la maison devient la représentation symbolique de ce qui se joue là : la chambre d’Estrella, le bureau du père, le grenier, l’allée reliant le portail principal au perron, et la petite porte de derrière du jardin, presque clandestine.
Comme dans tout son cinéma, Victor Erice – qui s’intéresse depuis toujours à la peinture, fait de la lumière un matériau constitutif, esthétique, poétique, dramatique. Aidé par le travail remarquable de son chef op José Luis Alcaine.
Dans Le Sud, la lumière septentrionale, automnale puis hivernale, froide, spectrale, laisse imaginer son antithèse andalouse. Le clair-obscur travaillé comme chez un Caravage ou un Vermeer, se crée par une source unique – souvent une fenêtre. Il révèle les personnages par fragments. Ou les partage métaphoriquement en deux, ou encore les maintient entre apparition et disparition, présence et absence. Film sombre dont une des rares scènes de lumière crue est celle d’un écran de cinéma donnant vie à l’actrice aimée et perdue par Agustín. Et, où, dans l’obscurité, au bout de sa chaînette, la petite sphère brillante du pendule dont hérite Estrella, semble dans son mouvement giratoire, capter un éclat de vérité.
ELISE PADOVANI
En salle le 7 janvier




