La Société marseillaise des amis de Chopin et la Société de musique de chambre de Marseille ont offert aux mélomanes marseillais un week-end Bach magistral. C’est au temple Grignan – lieu idéal pour écouter les œuvres du compositeur– que les concerts se sont succédés. Samedi, David Lively s’est attaqué à L’Art de la Fugue, l’une des œuvres les plus énigmatiques de Bach, à laquelle le compositeur travaille dès 1740 et qu’il laisse inachevée. Érudit, le pianiste franco-américain, lauréat de nombreux prix internationaux, fait précéder son interprétation par une conférence, schéma à l’appui, bienvenue pour appréhender la construction de cette œuvre, aboutissement de l’art contrapuntique occidental. Elle est composée de quatorze fugues – doubles, triples ou en miroir – et de quatre canons ; soit dix-huit variations autour d’un seul thème en ré mineur. Certaines pièces, virtuoses et pleines d’allégresse, sont jubilatoires et permettent au pianiste, élégant, de révéler toute sa vélocité. D’autres, méditatives et animées d’une fausse simplicité, font toucher du cœur le sacré. C’est hypnotique. L’interprétation est rigoureuse, l’artiste s’effaçant entièrement au service de la partition. La pulsation est parfaite, la structure se déploie avec clarté, mais aucune signature personnelle ne vient filtrer Bach. Ce qui constitue à la fois la force et la faiblesse de ce concert : une justesse impeccable, une objectivité exemplaire, mais l’absence d’incarnation ; l’humilité face au maître.
L’elfe des Goldberg
Le lendemain, contraste saisissant. La jeune Marie-Rosa Gunter offre une interprétation des Variations Goldberg pleine d’émotions et de sensibilité. Face à cette autre somme prodigieuse – trente variations enchaînant danses, canons, fugues, choral, toccatas et gigues –, la pianiste déploie une fragilité touchante. On dirait un elfe.
Captivant, bouleversant, son jeu imprègne. Des notes élégamment retenues, une perfection dans la suspension du son. Cette œuvre de fin de vie de Bach, interprétée par la jeunesse de Gunter, fait pressentir par sa grâce cristalline ce qui s’épanouira chez Mozart. Comme si, à six ans de distance, la mort du cantor de Leipzig annonçait la naissance du prodige de Salzbourg. À chaque interruption entre deux variations, le silence dans le temple est total : instants suspendus pour ne pas rompre le charme.
Les Variations Goldberg forment une boucle parfaite : l’œuvre se termine par la reprise de l’Aria initiale créant une structure circulaire fermée. Après toutes les métamorphoses explorées, on retrouve la simplicité du thème, mais l’auditeur, lui, a changé, enrichi. On n’entend plus cette mélodie de la même façon. Deux concerts, deux visions de Bach. Deux manières également légitimes d’approcher le génie, qui continue, trois siècles plus tard d’offrir joie et consolation.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Les concerts se sont déroulés les 17 et 18 janvier au Temple Grignan à Marseille




