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Conter la Sicile

Rencontre avec Constant Spina à la Librairie de la Friche, modérée par Sarah Netter, à l’occasion de la sortie de son premier roman, Lettre Infinie

Constant Spina est né en Sicile en 1992. Il est journaliste, auteur, fondateur du média Manifesto XXI et vit en France depuis près de quinze ans. Publié en 2023 aux éditions Trouble, son premier essai Manifeste pour une démocratie déviante – Amours queers face au fascisme présente, à travers une analyse politique et autobiographique de la montée du fascisme, les pratiques queers de tendresse radicale comme des outils de résistance. Paru également aux éditions Trouble, son premier roman, Lettre infinie, a fait l’objet d’une relecture particulièrement enthousiaste par l’artiste et traducteur Sarah Netter, qui modère avec bienveillance cette rencontre à la librairie de la Friche

Constant Spina lui raconte l’émergence de son style d’écriture hybride, entre la théorie et la fiction, né de la volonté de faire exister des plumes et faire émerger des écritures queer, au sein de l’aventure Manifesto XXI depuis 2014. « Quand j’ai commencé à écrire, assez jeune, j’écrivais surtout de la fiction et des histoires, des contes. Lettre Infinie, c’est un peu un ensemble d’écrits de mon adolescence ». À la suite d’une longue période d’hospitalisation, l’envie de se replonger dans une mémoire d’enfant le submerge et avec elle, le besoin d’écrire sur la Sicile.

« C’est une terre qui se prête à l’écriture. Comme elle n’a pas pu produire sa propre histoire vis-à-vis du pouvoir hégémonique du nord de l’Italie, elle se raconte beaucoup par des contes oraux, par des légendes qui empruntent des récits à des régions proches pour pouvoir comprendre sa propre identité. ».

Sarah Netter revient d’ailleurs sur la précision géographique qui accompagne le récit : « On en a discuté en comité de relecture. Ce que j’ai trouvé très beau, c’est l’alternance entre une écriture très simple, très directe, mais aussi des mots beaucoup plus complexes pour décrire la géographie, la roche. Pouvoir se situer spatialement dans le récit, permet d’accompagner les allers-retours passés-présents, les croisements narratifs entre la lettre et le conte. »

Terres de métamorphoses

Thésée, ou « l’enfant sans genre », écrit à ses êtres chers une lettre infinie. En essayant d’ouvrir la tombe trouvée dans leur jardin, Thésée et ses adelphes arpentent une terre blessée, où les légendes et les religions se confondent, où la réalité surgit parfois et transperce le conte. « Il y a des passages qui parlent de la militarisation de l’île, de ces avions qui vont vers la Palestine en octobre 2023 et qu’on voit passer devant la maison ». Car les enfants ont parfois, une capacité de réécriture instinctive des événements terribles auxquels iels font face. Se raconter, c’est ouvrir une brèche ; c’est permettre d’accéder à une dimension malléable où la souffrance, notamment celle d’une enfance queer en territoire fasciste, est également source de récits sensationnels et de métamorphoses stratégiques. « Je me suis rendu compte qu’enfant, j’avais les idées très claires sur plein de choses, notamment sur qui j’étais, comment mon corps était. Quand j’étais enfant, je voyais le diable. Je n’arrivais pas à dormir parce que l’histoire du diable, elle est réelle, et je pense que c’était aussi la façon dont l’enfant que j’étais se disait : OK, je ne devrais pas être comme ça. »

La couverture de Lettre Infinie est un ex-voto, réalisé à partir de l’illustration de Francesco de Marco, un enfant sicilien, et en hommage sans doute, à cette lucidité transformatrice de l’enfance : « C’est l’Etna en éruption, avec tout le feu qui descend et les gens qui fuient. Et tout autour, il y a des nuages. Je pense qu’il a remercié l’Etna de ne pas avoir tué des gens pendant une éruption. Apolline Labrosse, qui a réalisé la couverture, est partie du dessin de cet enfant, du ciel qu’on voyait, là-bas au coucher de soleil. ».

En postface, Constant Spina s’adonne à un court essai sur la pensée méridionale. « la Sicile continue d’être une terre d’extraction européenne […] l’idée qu’abattre le capitalisme et le fascisme passe par l’insurrection méridionale en Italie, c’est un peu le fond de la pensée méridionale, ça raconte d’autres Méditerranées. ». En rupture avec le ton poétique du conte, cet éclaircissement sur l’histoire politique de la Sicile est aussi une façon de contextualiser le récit. La fable poétique qui précède cette postface prend alors, dans sa forme même, une dimension politique. Lettre Infinie, s’affirme comme un espace-temps liminal aux multiples couches narratives, au sein duquel la fiction et la poésie s’affirment comme des outils de transmission de savoirs, des clés de résistance à une surveillance littéraire et à un élitisme militant.

NEMO TURBANT

Constant Spina© X-DR
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