Un immense pays est secoué par un tremblement de civilisation majeur, qui tue les hommes et les femmes par milliers, et les isole du monde. Le monde s’en émeut, mais la traduction médiatique occidentale de cette tragédie simplifie à l’extrême la complexité culturelle du peuple perse et de ses langues, rendant opaque la volonté d’un peuple traité en enfant dans nos médias, comme au bon vieux temps des colonies.
Avant la Grèce
Le peuple iranien a une histoire plurimillénaire, des traces de cités préhistoriques, protohistoriques, antiques. Ses premières villes ont été édifies au 4e millénaire avant J.-C. et l’empire achéménide perse était un des plus vastes et le plus pacifique du dernier millénaire pré-chrétien. En 539 av JC, sur un cylindre gravé en akkadien cunéiforme -qui reste aujourd’hui possession coloniale du British Museum – Cyrus le Grand, empereur perse qui vient de conquérir pacifiquement Babylone, promet la liberté de culte aux Juifs, et la paix.
Ce Cylindre de Cyrus est devenu un symbole : au XXe siècle pour le Shah d’Iran c’était celui de l’indépendance de son peuple, et il le présentait comme la première déclaration des droits de l’homme ; les Juifs levantins y voyaient la garantie de leur liberté de culte, puis la République islamique le symbole du combat contre l’oppression occidentale. Ces interprétations multiples et contradictoires témoignent d’une histoire que le monde a consciencieusement minorée, et dont la complexité, culturelle, est aux antipodes à la fois du simplisme islamiste né 12 siècles après Cyrus le Grand, et du simplisme trumpien qui veut surtout remettre de l’ordre capitaliste dans le premier pays producteur de pétrole du monde.
Entre deux tyrannies
Le peuple iranien est opprimé depuis 1979 par la République Islamique qui exerce une tyrannie violente sur le corps des femmes et des minorités. Le port du voile y est obligatoire, les arrestations, détentions et exécutions arbitraires y sont monnaie courante, les minorités kurdes, arabes, azéris et batlouche sont réprimées, l’homosexualité est interdite, comme toute relation hors mariage, assimilée par la Charia à un viol même lorsqu’elle est consentie.
Les massacres de ces derniers jours confirment de façon spectaculaire la brutalité d’un régime meurtrier en bout de course. Mais la droite française, au lieu de défendre un peuple qu’elle n’a pas l’heur de connaître, embraye sur Trump et de Netanyahou et défend le retour de la dynastie Pahlavi en la personne du plus jeune fils du dernier Shah. Dont le régime autoritaire et dispendieux déboucha sur la révolution iranienne.
Ce retour d’une monarchie parlementaire correspond-elle aux aspirations du peuple ? Les femmes iraniennes, les jeunes, les citadins, les minorités opprimées ne sont pas dupes des aberrations des régimes successifs qui n’ont jamais permis leur citoyenneté, mais ont toujours récupéré son histoire fantasmée et ses richesses réelles.
Ainsi les Russes, les Anglais et les Ottomans ont tenté de les coloniser, et les Nazis se voyaient en descendants de Zoroastre et du peuple Aryen, c’est à dire des Iraniens d’avant l’Islam. La suprématie extractiviste anglaise a été suivie de la monarchie parlementaire autoritaire des Shahs, puis de la République islamique qui repose sur la Charia chiite, l’inégalité entre les êtres humains, le meurtre d’état et la coercition.
Le sursaut d’un peuple
Depuis la mort de Mahsa Amini et les manifestations de septembre 2022 le peuple iranien scande le slogan qu’il a repris au peuple kurde : « femme, vie, liberté ». Sherwin Hajipour en a fait une chanson, Marjane Satrapi un roman graphique, Mohammad Rasoulof un documentaire bouleversant.
C’est au peuple iranien, comme aux peuples vénézuélien, groenlandais, palestinien, de décider de son destin, et non aux Etats-Unis de dicter l’ordre du monde. Ces peuples ont des histoires, des cultures, des subtilités que le simplisme du MAGA et son inintelligence artificielle ne sauraient circonscrire, pas plus que le sang des armes.
Agnès Freschel
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