Rares sont les pièces si complètes, que les mots manquent pour les décrire. Des pièces qui se vivent plus qu’elles ne se regardent, se ressentent dans le corps et marquent profondément l’esprit, et qu’on applaudit debout, les mains tremblantes. L’Angelo del focolare d’Emma Dante est l’une de ces pièces qui nous attrapent par le cœur dès la première minute, lorsque la lumière se fait sur le plateau et qu’apparaît le corps effondré d’une femme, le visage ensanglanté.
C’est elle l’ange du foyer (traduction du titre), soumise à un mari violent que l’on rencontrera bientôt. Elle (Leonarda Saffi) n’a pas de nom, lui non plus. L’identité de chaque personnage est réduite à son rôle dans la famille – la femme, le mari, le fils, la belle-mère.
Le décor est rapidement planté – littéralement, deux comédiens en slip et marcel blanc apportent un à un les meubles sur scène : un lit, des toilettes, une table… toute une maison, sans murs. Giuditta Perriera, que l’on identifie rapidement comme belle-mère, s’adresse à la femme inerte, entre rire fiévreux et larmes inquiètes. « Tu sais bien comment il est », lance-t-elle. « Mon mari était pareil, j’en ai reçu des tartes. »
Emma Dante ne s’encombre pas de suspens, car dans cette famille comme dans beaucoup d’autres, on ne prend pas la peine de cacher la violence. Elle est une évidence, complètement banalisée, tout comme l’absence d’intimité induite par le décor.
Le mari est presque absent du début de la pièce, n’entrant que pour faire ses besoins ou pour ordonner à son épouse de lui apporter un café. Et pourtant il est partout, dans le sang qui coule toujours de la tempe de sa femme, dans la manière dont elle nettoie le sol, dans la façon dont elle parle à sa belle-mère et surtout à son fils (Davide Leone), un ado gringalet et dépressif, qu’elle gifle lorsqu’il dit « Peut-être que je suis comme mon père ».
Un ange passe
Son père (Ivano Picciallo), justement, décide de lui apprendre comment « être un homme » en lui imposant un entraînement sportif et un « cours de séduction ». Le contraste entre les deux, l’un énergique et vulgaire, l’autre appliqué mais « flasque », porte à rire. Surtout quand la grand-mère se joint à eux pour une séance d’abdos. Mais le rire devient jaune lorsqu’on lève les yeux vers les surtitres, car la leçon de séduction ressemble davantage à une notice pour harceler et agresser des femmes. La mère, en train d’étendre du linge en fond de scène, les regardent consternée, blessée, humiliée. La phallocratie autoritaire règne en maîtresse.
À partir de là, la violence devient de plus en plus explicite. Aux insultes succèdent un baiser forcé, puis une gifle, puis pire encore… à certains moment, complètement hors du temps, la famille se met à danser à l’unisson, des étoiles dans les yeux (Leonarda Saffi, en particulier, a alors la candeur d’une enfant). Puis on revient à la réalité, les insultes reprennent, les humiliations, les coups… et le féminicide. Mais la mort n’est pas une issue, car même couverte d’un linceul, cette épouse violentée se relève toujours. Elle est, comme on dit, une survivante, un ange qui vit en Enfer.
CHLOÉ MACAIRE
L’Angelo del focolare a été donné du 15 au 17 janvier à Châteauvallon, Scène nationale d’Ollioules
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