« Placer l’existence des femmes, la biographie des femmes, la parole des femmes exécutées au centre du récit, c’est faire un choix, c’est interpréter l’histoire d’une certaine manière. » Le projet est clair et l’objectif annoncé sans détour : avec Les Filles-au-diable, Christelle Taraud pose un acte résolument politique qui se déploie dans ce livre unique, tant dans la forme que dans le fond.
Historienne de formation, l’autrice est spécialiste des questions de genre et de sexualité, notamment des violences sexistes et sexuelles en contexte colonial. Elle a notamment dirigé la publication de cette mine d’or qu’est l’ouvrage Féminicides. Une histoire mondiale (Éditions La Découverte, 2022). C’est de ce savoir situé qu’elle part pour aborder ce texte qui a pour point de départ l’histoire de Anne Lauritsdatter, femme norvégienne exécutée en tant que « sorcière » aux côtés de douze autres femmes, à Steilneset, à l’extrême nord de l’Europe, sur l’île de Vardø, en Norvège.
Au XVIIème siècle, de nombreuses femmes sont brûlées vives, accusées d’actes de sorcellerie. L’absence de fondement de ces accusations, pour ne pas dire leur absurdité, n’empêche pas les inquisiteurs d’appliquer leur « politique de terreur ». Quatre siècles plus tard, l’autrice choisit d’explorer ce territoire, alors que La Norvège fait ériger un mémorial dédié à toutes celles qui ont été assassinées dans cette région du Finnmark. Un monument impressionnant, « ventre de métal » balayé par des vents glacés, construit sur la base d’un conséquent travail de documentation.
Retrouver le sensible de l’Histoire
Christelle Taraud découvre le site, parcourt l’environnement neigeux, et se laisse traverser par les émotions provoquées par ce « cimetière sans tombes » chargé de larmes. Elle revient sur les fondements de ce massacre, sur la manière dont il a été rendu possible : accusations infondées, intentionnalité politique, méthodes inqualifiables (transport en cage, muselière, tonte, aiguille qui cherche la marque du diable), mise à mort par le bûcher… Pas de faux semblant ici, il s’agit, pour elle de mettre au jour « un crime de masse à tendance génocidaire », « conséquence directe du patriarcat ».
Au fil des pages, l’histoire se transmet à travers les voix, et tout particulièrement de deux femmes : l’une, Norvégienne, venue du passé, l’autre, Française, historienne sensible, notre contemporaine, devenant l’interprète de nos ancêtres féminines silenciées. L’autrice nous rend leurs récits, leurs émotions empreintes de peur, de violences et d’incompréhension.
Les matériaux se mélangent : poèmes, listes, faits historiques, analyses linguistiques… faisant écho à des situations très contemporaines de haine contre les femmes un peu partout dans le monde – au Canada, en Irak, au Cambodge ou au Rwanda. Notre corps reçoit et digère les faits, rendus plus lisibles et précis grâce à l’historienne. Ça cogne et ça aide à comprendre.
Merci à Christelle Taraud de tisser, par-delà les siècles, ce fil sensible entre elle(s) et nous. Et si dans son texte, comme dans cette chronique, le mot « femme » apparaît de (trop) nombreuses fois, ce n’est pas un hasard.
ÉLODIE MOLLÉ
Christelle Taraud, Les Filles-au-Diable , Éditions La Découverte, 176 pages, 18,50 €




