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Le Chœur des Mères

Bonnes Mères explore au Mucem la maternité entre mythe, corps et politique. Un exposition à découvrir jusqu’au 31 août

Au Mucem, l’exposition Bonnes Mères interroge la figure maternelle dans toute sa complexité. Pensée en co-commissariat avec la Fondation des femmes, elle s’ancre dans une démarche résolument située : « interroger la notion de bonne mère » (Caroline Chenu) et donner à entendre « ce que les mères ont à dire de notre société » (Anne-Cécile Mailfert). Une collaboration dont le président du Mucem reconnaît lui-même la portée, affirmant avoir « beaucoup appris », notamment sur des réalités encore peu visibles comme la dépression post-partum.

De la déesse antique aux luttes actuelles pour les droits reproductifs, Bonnes Mères met en tension les représentations idéalisées et les expériences vécues, dans un parcours où dialoguent œuvres patrimoniales, créations contemporaines et perspectives civilisationnelles. Fidèle à la signature du musée, l’exposition mêle ici avec une justesse rare et précieuse l’artistique, le culturel et le politique – sans jamais chercher à lisser son propos.

Sublimer la mère, fabriquer un mythe

Dès les premières salles, l’exposition donne à voir la puissance des images qui ont façonné la maternité. Figures antiques, Vierges, archétypes nourriciers : tout un pan de l’histoire visuelle construit une mère idéale, féconde, protectrice, sacrée. La spectaculaire Artémis d’Éphèse, avec ses multiples attributs de fertilité, incarne cette abondance mythifiée.

En regard, Nature Study (1984) de Louise Bourgeois déplace cette image vers une maternité plus organique, presque troublante, où le corps maternel se fait sphinge, gardant férocement son intégrité. Ce dialogue est l’un des plus justes de l’exposition : il ne contredit pas le mythe, il le fissure.

Plus loin, la Vénus (Alimata) (2024) de Prune Nourry prolonge le travail déjà puissant qui est devenu un des plus visités du Château La Coste – Mater Earth. La figure demeure sacrée mais s’hybride également dans l’œuvre de Fatima Mazmouz (SuperOum Zelij – Mères culturelles, 2022). La réflexion s’y prolonge en inscrivant la maternité dans des récits contemporains, diasporiques, politiques.

Même la Niobé (2013) sculptée par Laurent Perbos – figure mythologique condamnée à pleurer éternellement la mort de ses enfants pour avoir défié les dieux – rappelle que la maternité n’a jamais été univoque : elle est aussi traversée par la perte, la faute, la douleur. Les larmes y deviennent une matière artistique à part entière, avec tout ce que la représentation relève de questions autour de l’exploitation.

Et puis il y a ces correspondances sensibles, notamment entre le pendentif portugais « cœur de Viana » et le monumental Cœur indépendant rouge (2008) de Joana Vasconcelos : cette même iconographie, entre tradition populaire et monumentalité contemporaine, où l’amour maternel oscille entre tradition intime et geste spectaculaire.

Corps maternels : expériences, douleurs, réalités

L’exposition nous plonge alors dans les réalités concrètes des corps. Les broderies d’Édith Laplace évoquent ainsi avec une pudeur saisissante l’endométriose et l’adénomyose, rappelant combien ces douleurs féminines, et leur impact sur la santé physique et psychique de femmes à la fertilité gravement atteinte, restent invisibilisées. À proximité, la présentation d’objets liés à l’avortement clandestin vient brutalement inscrire la maternité dans l’histoire des contraintes, des interdits et des luttes.

Ce dialogue entre art et documentation culmine avec une œuvre de Vincent Aitzegagh qui revisite la Vierge à la chaise de Raphaël : couleurs altérées, fragment manquant comme à un puzzle – une métaphore bien sentie des parcours de PMA (2018). Placée face à une carte du bassin méditerranéen détaillant l’accès à l’avortement et à la procréation médicalement assistée, elle adosse une dimension géopolitique à celle de l’intime. Rappelant combien l’un demeure inséparable de l’autre.

Entre fiction et vérité

L’un des grands mérites de l’exposition est d’assumer pleinement l’artificialité des images sans jamais les disqualifier. La célèbre photographie de Pierre et Gilles mettant en scène Hafsia Herzi, son fils assis sur ses genoux, en Bonne Mère marseillaise, en est un exemple éclatant : stylisée, presque irréelle, elle touche pourtant à une vérité émotionnelle immédiate.

Ce principe irrigue aussi la vidéo introductive Keening de Ruth Patir, où des Vénus callipyges générées par l’intelligence artificielle semblent reprendre le pouvoir sur un (hyper)réel. Déstabilisante, l’œuvre dit quelque chose d’essentiel : la maternité est un récit en constante réécriture, aujourd’hui traversé par les technologies autant que par les héritages.

Le parcours s’autorise aussi des respirations plus légères – mais jamais anodines. Une citation de Jul, la photographie tendre et décalée de Denis Dailleux montrant un bodybuilder égyptien aux côtés de sa mère, ou encore les œuvres de Niki de Saint Phalle et Baya rappellent que les liens maternels échappent aux modèles : absents, débordants, ambivalents, parfois conflictuels.

À l’image du travail en forme de vitrail de Clara Rivault, réactivant une forme de sacré sans dogme, où le féminin se redéfinit sans tabou ni artifice. Une spiritualité recomposée, à hauteur d’expérience.

SUZANNE CANESSA

Bonnes Mères
Jusqu’au 31 août
Mucem, Marseille

Retrouvez nos articles Arts visuels ici

  • Louise Bourgeois, Nature Study, 1984. Tirage en porcelaine (2005). 72 x 36,3 x 41,5 cm. Manufactures nationales, Sèvres & Mobilier national © Adagp, Paris, 2026 ; Gérard Jonca / Manufactures nationales, Sèvres & Mobilier national
  • Vierge noire, France, XVe siècle. Bois sculpté et peint. 42 x 25 x 13 cm. Mucem, Marseille © Mucem / Marianne Kuhn
Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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