Zebuline. Comment avez-vous travaillé sur l’adaptation de ce texte pour le théâtre ?
Clara Hédouin. Ça a été un très long processus, un des plus difficiles auxquels je me suis attaqué. Avec Romain de Becdelièvre, mon dramaturge, on est passé par plein de phases dans l’écriture. Et on a finalement pris le chemin qui trahissait peut-être le plus le livre, à certains égards, qui est un chemin plus poétique et même surréaliste. Il y a quand même une narration, six personnages qui vont aller enquêter sur le loup, mais on décolle assez vite du réalisme absolu, puisque ces six personnages ne sont pas juste six habitants, mais sont des facultés. Un peu comme dans le dessin animé de Pixar, Vice-versa, où on est dans la tête d’une petite fille. Là, on est dans la tête d’un philosophe. Les personnages qui s’animent sous nos yeux sont des instances de la pensée. Il y a raisonnement, imagination, doute, attention, poésie et enfin amour.
Comment les mettez-vous en scène ?
Ils disent juste comment ils s’appellent et, à partir de là, on va partir avec eux mener l’enquête, se retrouver dans la neige, dans le Vercors, voir les premières traces de loup. Et surtout ce qui va leur arriver, c’est ce qui arrive au philosophe du livre : il entend un hurlement de loup. Moi ce sont mes six personnages-facultés qui entendent le chant et qui vont tenter de répondre à la meute. Et ça devient vertigineux. Ils rentrent dans tout un tas de de réflexions. C’est de cette façon qu’on a réussi à dramatiser un peu le parcours de pensée de Morizot, en le rendant polyphonique, et en rendant conflictuelle aussi l’éclosion des idées dans la tête du philosophe.
Sur les formes de vie non humaines, qui sont très importantes dans le travail de de Baptiste Morizot, comment avez-vous travaillé leur présence ?
Il a fallu créer un environnement mystérieux, énigmatique. À un moment donné, on voulait qu’il y ait un chien sur le plateau, un peu comme dans Scoubidou, les six enquêteurs avec un chien. Mais finalement, on ne l’a pas fait. Car j’aime aussi faire confiance dans les pouvoirs du verbe, dans les pouvoirs de l’imagination du spectateur. Donc c’est le texte, le jeu des acteurs, leur manière de faire exister, par l’espèce de vigilance que je leur demande d’avoir au plateau, des êtres qui ne sont pas là, mais qui, dans notre imagination, sont présents. Et aussi par la vidéo. À un moment donné, les six personnages vont être munis d’une caméra thermique. Elle filme en noir et blanc les paysages la nuit, et tout ce qui dégage de la chaleur se découpe en blanc dans l’image. Les loups vont leur apparaître de cette façon-là, comme des fantômes, comme des spectres qui se déplacent dans un paysage obscur. Ça a influencé toute l’esthétique du spectacle.
Qu’aimeriez-vous transmettre au public à travers cette pièce ?
L’envie de plonger dans cette philosophie qui est porteuse de beaucoup d’espoir. Ça ouvre quelque chose de très vaste. Et c’est aussi, quelque part, nous rendre nos millions d’années, à nous, êtres humains. Nos corps sont plus vieux que l’âge qu’on leur donne. On a une mémoire présente dans notre corps qui est celle de toutes les lignées vivantes qui ont fait apparaître l’espèce humaine. On porte en nous nos ancêtres préhumains, comme des fantômes. C’est un peu cela que j’aimerais rendre aux spectateurs, leurs millions d’années.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARC VOIRY
Manières d’être vivant
Du 25 au 28 mars
La Criée, Théâtre National de Marseille
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