Alain Fourneau nous a quittés ce jeudi 19 mars.
Il était un des fondateurs de La Friche en 1995, de sa liberté, de son désordre, de ses errances souvent magnifiques. Car il aimait par dessus tout le théâtre, avec un esprit particulier, celui d’un scientifique de formation qui connaissait les vertus créatives de l’expérimentation, et de l’erreur.
Entre 1987 et 2015, il a dirigé avec Mireille Guerre, metteuse en scène, et Suzanne Joubert, autrice, un lieu dont la singularité a orienté la vie théâtrale marseillaise et ouvert de très nombreuses vocations. Car il aimait accueillir, laisser tenter, explorer les silences et l’immobilité souvent, le verbe et la frénésie d’autres fois, le mouvement toujours, les mythes, et la musique de création.
Pendant ces presque 30 ans tous les artistes émergents sont passés sur cette scène, sous la coupole. Pendant ces presque 30 ans il a accueilli les journalistes et reçu avec douceur les critiques négatives sur les spectacles parfois ennuyeux ou ratés qu’il proposait, chagrin pour ses artistes bien plus que pour lui-même.
Pendant ces presque 30 ans il a remercié les spectateurices de leur présence, commenté et précisé, accueilli des propositions que d’autres refusaient, des amateur·es, des lycéen·nes, des étudiant·es. Pendant ces presque 30 ans il retrouvait chaque soir artistes et spectateurs au bar, pour partager encore.
Précurseur, il a soutenu et ouvert sa scène à un très grand nombre de metteuses en scène singulières, d’Angela Konrad à Marie Vayssière en passant par Eva Doumbia. Il était, chose si rare chez les directeurs de sa génération, dans un rapport sain et égalitaire avec les femmes, une attitude qui laissait éclore leurs œuvres à une époque où les festivals et les scènes n’en produisaient que peu.
Critique, il percevait les limites du théâtre public lorsqu’on le soumet à des objectifs économiques plutôt qu’artistiques, se méfiait des institutionnalisations, des emplois du temps et rétros plannings, et des taux de remplissage.
Défenseur d’esthétiques radicales mais porteur d’attitudes bienveillantes, il a ouvert la voie à d’autres expérimentateurs, mais a dû céder à la rationalisation des moyens et aux regroupements de théâtres qui ont abouti, à Marseille, à une raréfaction des plateaux et de la diversité des scènes. Dont la ville souffre aujourd’hui encore.
Diminué, malade, il travaillait ces dernières années à l’édition d’un livre sur cette expérimentation si précieuse, rongé par un cancer qu’il combattait avec une énergie exceptionnelle, et l’aide sans faille de Mireille Guerre, et de leurs fils Antonin et Thomas, dont ils étaient si fiers.
La coupole qui lui rendra hommage ne sera pas celle d’une quelconque académie, mais celle de son théâtre, la Chapelle des Bernardines dont le mur du lointain s’était orné, au fil des années, d’une fente large et sourde. Que la Ville, propriétaire des lieux, n’a enfin colmatée qu’après son départ, et la reprise du lieu par Les Théâtres de Dominique Bluzet.
AGNES FRESCHEL
La cérémonie d’adieu aura lieu au Parc mémorial d’Aix en Provence le samedi 28 mars à 11h30






