Sorcières ou saintes, même destin. C’est sans doute la première pensée qui s’impose dans les dernières minutes de ce très beau Dialogues des Carmélites donné à l’Opéra de Marseille : qu’elles soient sorcières de Salem ou carmélites de Compiègne, ce sont toujours les femmes qui paient le prix d’une crise collective et que l’on sacrifie, même lorsque, comme c’est le cas dans cet opéra, ce sacrifice est « librement » consenti.
L’épure de la mise en scène de Louis Désiré – fidèle à ce que Poulenc aurait sans doute souhaité, lui qui s’agaçait qu’on lui reproche, à l’Opéra de Paris, de ne pas avoir mis « des défilés de Sans-Culottes et des Carmagnoles à toutes les scènes » – favorise sans doute cette prise de conscience. Là où un dispositif plus spectaculaire noierait l’essentiel, le dépouillement laisse le drame parler.
Jusqu’à l’échafaud
La tragédie est réelle. Le 17 juillet 1794, seize carmélites de Compiègne montent à l’échafaud, quelques jours à peine avant la chute de Robespierre, ce qui a conduit certains à voir dans leur supplice le signe d’une intervention divine précipitant la fin de la Terreur. L’histoire nous est parvenue grâce à Marie de l’Incarnation, qui échappa à l’exécution.
Au cœur de cet opéra, trois figures dominent. Une Blanche de la Force, hantée par la peur, à la naïveté lumineuse – personnage auquel Poulenc s’est identifié au point de confier : « Blanche, c’est moi » -, incarnée avec une fraîcheur désarmante par Hélène Carpentier. Sœur Constance et sa grâce espiègle, portée par Ana Escudero. Et surtout Madame de Croissy, héroïne de l’une des scènes de doute les plus bouleversantes du répertoire lyrique : cette prieure qui a consacré son existence à la prière, à la discipline et à la certitude, ne rencontre au moment décisif que le vide. Dans son agonie, elle avoue craindre la mort et va jusqu’au blasphème. On notera que Bernanos a rédigé les Dialogues en 1947, alors qu’il était lui-même en phase terminale d’un cancer. Il mit le point final à l’œuvre, s’alita, et mourut le 5 juillet 1948. Dans ce rôle, Lucie Roche – enfant de Marseille – est sublime.
Mais avant l’échafaud, il y a le choix de Blanche d’entrer dans les ordres. Dans le très beau duo entre la jeune femme et son frère le Chevalier de la Force (Léo Vermot-Desroches), une question affleure : serait-elle entrée au couvent pour servir Dieu ou plutôt fuir le lien trouble qui l’unit à ce frère qui la surnomme « petit lièvre » et refuse de la laisser partir ?
La scène finale est un tableau en noir et blanc où ne pointe qu’une touche de rouge : le collier au cou de chacune des martyres. L’une après l’autre, en montant à l’échafaud, elles arrachent l’ornement, résignée, fuyante ou exaltée. Chaque collier claque comme la lame de la guillotine. Le Salve Regina composé par Poulenc s’amenuise à mesure que le chœur se réduit, voix après voix avalées par le silence. Puis Blanche surgit de la foule pour rejoindre ses sœurs, in extremis, dans un élan à la fois désespéré et serein.
On se réjouit que cette œuvre, qui parle si profondément des femmes broyées par l’Histoire, ait été dirigée ce soir-là par une femme : Debora Waldman, devenue en 2020 la première à la tête d’un orchestre national permanent français : celui d’Avignon-Provence.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Spectacle donné le 25 mars à l’Opéra de Marseille.
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