L’amphithéâtre de Sciences Po Aix n’est pas une salle de spectacle, mais ce soir-là il l’était presque. Des étudiants, des enseignants, des cheveux blancs : des générations mélangées, venues sans savoir tout à fait ce qui les attendait. Puis levoyage a commencé – Liban, Syrie, Tunisie, Maroc, Gaza, jusqu’en Italie et au Portugal – et toute la salle s’est laissée voguer au gré des Souffles de Méditerranée.
Pour parcourir tout ce chemin, il fallait bien quelqu’un pour ouvrir les portes. Rima Abdul Malak, ancienne ministre de la Culture, directrice du journal L’Orient Le Jour, fondatrice du Rima Poésie Club, n’était rien de tout ça ce soir-là. Elle était passeuse. À ses côtés, Raphaël Imbert, directeur de Campus Art Méditerranée qui regroupe le Conservatoire, les Beaux-Arts et l’IFAMM de Marseille, n’était pas non plus directeur. Il était le souffle.
La musique prend la parole
Pendant une heure, la musique a suivi la même courbe que l’émotion. D’abord discret, presque en fond, le saxophone d’Imbert accompagnait les premiers poèmes sans s’imposer : un paysage sonore, une couleur. Puis quelque chose a changé. Les deux voix, l’une de mots, l’autre de souffle, ont commencé à se répondre vraiment. Le saxophone devenait par moments la voix même du poète, restituant les bouleversements et les silences que les mots venaient de traverser : la guerre, l’exil, la quête d’identité, la langue qu’on arrache… Imbert alternait entre saxophone alto et saxophone basse, poussait des envolées, parfois des cris, son investissement physique était tel que chaque poème semblait lui demander un effort du corps autant que de l’oreille. À un moment, il a simplement retiré le bec de l’instrument pour chanter dedans, nu. La salle a retenu son souffle. Les applaudissements qui ponctuaient chaque poème disaient quelque chose de simple : on ne s’attendait pas à être aussi touchés.
Le Zajal
Pour clore, Rima Abdul Malak a posé les voix de Tueni, Darwich, Farhat, Masri, Kraïem, Laâbi, Pessoa, Merini et Joudah pour finalement porter la sienne. Elle a raconté son enfance au Liban pendant la guerre civile, un oncle menuisier et poète qui pratiquait le Zajal, cette poésie improvisée des repas du dimanche, qu’elle décrit comme « une bulle » dans la violence ambiante. Son poème est une ode à cet art, qu’elle érige en symbole de résistance : quand la violence prend la langue en otage, il reste la poésie. Il reste le souffle. Le dernier vers a tout dit. « Merci la poésie. »
VALENTIN OUZIEL
Performance donnée le 2 avril à Sciences Po Aix.
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