Dès les premières notes, l’auditorium se fige. Une voix ample s’élève, bientôt portée par le violon d’Aïda Nosrat. L’instrument, doté d’une corde supplémentaire – un do grave – étend la tessiture vers des profondeurs mélancoliques, parfaitement accordées au thème de l’exil qui traverse l’album Common Routes. L’accordéon d’Antoine Girard entre en dialogue. Formé notamment auprès du groupe Bratsch, nourri de jazz et de musiques balkaniques et orientales, il est l’un des grands passeurs de ces répertoires nomades. À ses côtés, Marius Kikteff au bouzouki et à la guitare navigue entre traditions roumaine, grecque, turque, azérie ou kurde.
Avant le morceau suivant, Aïda Nosrat évoque la genèse du projet : « Il a débuté quand les problèmes en Iran se sont intensifiés, puis le mouvement Femme, Vie, Liberté s’est développé. Nous avons enregistré durant la guerre de douze jours entre l’Iran et Israël. L’album sort… et l’Iran est au bord de la guerre. C’est déchirant. Je vis le cœur à moitié ici, en France, l’autre là-bas. » Le public retient son souffle. Partie en 2016, Aïda incarne le drame d’une diaspora. « L’album parle de nos racines humaines communes : l’amour, la compassion, la justice, la liberté. Ces idées ont voyagé grâce aux arts, seul langage capable de nous relier. »
Danser sur les tombes
Le concert devient voyage. Nomad ouvre la route, suivi par Les Filles de Cirus, ancien chant de lutte pour la liberté, repris aujourd’hui encore et qu’elle dédie « à toutes les femmes iraniennes qui ne cèdent ni à la tyrannie ni à la violence ». Vient un poème mis en musique d’Azerbaïdjan, son pays d’origine : grâce, feu intérieur, ornementations ciselées. Le bouzouki puis l’accordéon rayonnent. Une berceuse kurde, en hommage « aux mères d’Iran qui ont perdu leur enfant », suspend encore la salle.
Elle interprète ensuite en mode jazzy – là aussi elle excelle – une chanson de Noa, l’artiste israélienne engagée pour la paix : « Nos histoires se ressemblent… ce n’est pas nous le problème, mais les politiciens. » Antoine Girard et Marius Kikteff enchaînent ensuite une composition du premier, Gypsy Roots, ronde entraînante aux airs de fête villageoise. Puis Kojâyie (« Où es-tu ? »), chant d’amour traditionnel iranien réarrangé, offre l’un des sommets du concert : la voix d’Aïda se déploie, lyrique et bouleversante. La salle est pétrifiée. Le public réclame un rappel. Revenue seule sur scène, elle évoque ces Iraniens qui dansent sur les tombes, transformant le deuil en défi. Elle entonne une incantation a cappella, martelant le sol ; celui des cimetières et celui de l’exil. Les mains frappent, les youyous montent, la transe affleure. On en sort comme frappé, transformé.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le concert s’est déroulé le 13 février à la Cité de la musique, Marseille.
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