Au commencement étaient les corps. Non pas idéaux, lointains, mais proches, vibrants, offerts. Sur le plateau, gainés de silhouettes de gymnastique revisitée, fluo et joueuse – charmants costumes signés Agatha Ruiz de la Prada – ils surgissent comme d’un manuel d’anatomie pour tous petits. Rien de clinique pourtant : tout palpite.
On reconnaît la source du geste. Avant d’être chorégraphe, Michel Kelemenis fut gymnaste ; il en garde l’élan, la précision, l’amour des lignes. Les mouvements empruntent à la discipline ses suspensions, ses chutes, ses déséquilibres – pour mieux raconter ce moment où l’on apprivoise son propre corps. Terrain d’émerveillement autant que de douleur. Les enfants, hilares, nomment en criant : orteils, mains, pieds endoloris… La découverte passe par le rire, parfois la grimace.
Avec la chute, le petit pas de côté, les êtres s’individualisent.
L’Amoureux – Anthony La Rosa, formidable d’énergie et de délicatesse – se meurt d’amour pour Madame Muscle. Il hume les fleurs posées sur son chemin avec un appétit de vivre réjouissant. Anatome les sème, silhouette troublante — Aurore Indaburu — costume d’homme tout de vert flashy. Qui est-elle ? Confidente ? Rivale ? Entremetteuse? Le trouble affleure sous la fantaisie.
Cœurs battants, corps en fêtes
Madame Muscle – Mylène Lamugnière – ne vit que par et pour son corps : performant, exultant, poussé à l’épreuve de sa puissance. Mais la force appelle l’appui. Peu à peu, elle découvre chez l’Amoureux un corps lui aussi malléable. Ensemble, ils dénombrent – au diapason mais différemment – les mystères anatomiques : lui plus déhanché, elle plus frontale, bandant ses membres et muscles en ombres chinoises.
Le récit demeure double : ancré et abstrait. Découvert lors d’une scolaire au Théâtre du Jeu de Paume, il met les enfants en joie sans rien céder à l’exigence chorégraphique. L’inversion des genres – effet d’époque mais aussi fil dramaturgique – ne modifie ni le fond ni l’adresse : c’est une célébration. Celle de ce cœur pixelisé projeté au mur, battant au rythme de la musique disco et savoureuse d’André Serré. Un spectacle sensible et généreux, qui rappelle que la première aventure reste d’habiter son propre corps.
SUZANNE CANESSA
Le spectacle a été créé les 23 et 24 janvier aux Hivernales d’Avignon, et joué le 11 février au Théâtre d’Arles et au Théâtre du jeu de Paume à Aix-en-Provence les 13 & 14 février
Déjà joué : Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence — 13 & 14 février 2026.
À venir :
5, 6 et 7 mars
Maison des Comoni - Le Pôle, Le Revest-les-Eaux
2, 3 et 4 avril
Friche la Belle de Mai – en collaboration avec le Théâtre Massalia, Marseille
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