Nous sommes en 2078 en Provence, sur les rives du lac de Sainte-Croix. Le monde d’avant n’existe plus. Après le coup d’État d’extrême droite de 2032, la France et l’Europe ont sombré dans une guerre civile de vingt ans. Des villes entières ont disparu. Le réseau informatique s’est effondré, emportant avec lui archives et mémoire collective. Seuls quelques centenaires témoignent encore de ce qui fut.
Dans une petite bourgade, une communauté intergénérationnelle tente de refaire société. Mais comment, après la dictature, recréer sur les ruines du monde capitaliste ? En se réappropriant le langage, pour commencer. Fini les acronymes qui masquent la violence sociale, ces PSE (Plans de sauvegarde de l’emploi) qui ne sauvegardent rien mais laminent, ce contrôle-sanction permanent des chômeurs, ces fonds de pension travestis en épargne retraite. Place à un vocabulaire simplifié à l’extrême, banni d’abstraction, le plus transparent possible, garant d’une démocratie réinventée.
Des habitants-chercheurs mènent l’enquête sur le monde d’avant, tentant de comprendre comment une société a pu se perdre dans les euphémismes et le jargon technocratique, dépossédant le peuple de la pensée politique, jusqu’à la catastrophe. Cette dystopie prolonge l’engagement d’Emmanuelle Heidsieck pour la protection sociale, elle qui fut longtemps journaliste spécialisée sur ces questions et demeure une militante de la Sécurité sociale.
Une œuvre qui ausculte
Le qualificatif de « roman social » s’applique plus qu’à aucun autre à Emmanuelle Heidsieck. Depuis son premier texte, Bonne année ! Manifeste pour un revenu d’existence (Éditions du Toit, 1999), qui associait nouvelles sur le chômage et entretien avec l’économiste Yoland Bresson, elle construit une œuvre qui ausculte méthodiquement les zones aveugles de notre système social.
Chacun de ses livres éclaire un pan différent du démantèlement néolibéral. Notre aimable clientèle (Denoël, 2005) plongeait dans la souffrance au travail d’un employé des Assédic, contraint à une mutation forcée dans le contexte de privatisation rampante des services publics. Il risque de pleuvoir (Seuil, 2008) démontait les manœuvres des assureurs privés pour grignoter la Sécurité sociale. Avec À l’aide ou le rapport W (éditions du Faubourg, 2020), l’autrice franchit un cap dans la dystopie. Deux hauts fonctionnaires, A et B, doivent rédiger un rapport pénalisant tous les actes gratuits – garder les enfants d’un voisin, dépanner un ami… Le don, échappant au système marchand, devient délit, la solidarité passible de prison. L’autrice démonte la logique néolibérale poussée jusqu’au grotesque absurde.
Puis, en 2023, Il faut y aller, maintenant (Éditions du Faubourg) bascule dans l’anticipation politique : Inès, menacée d’arrestation lors d’un coup d’État militaire d’extrême droite en France -déjà-, doit prendre le chemin de l’exil, aidée par Aida, sa femme de ménage devenue sauveuse inespérée.
Plus qu’une succession de romans, Heidsieck bâtit une œuvre dans laquelle ses personnages circulent de livre en livre, dans une fresque éclairant un aspect différent d’une même décomposition. La progression est significative : partant de situations réalistes ancrées dans le présent (souffrance au travail, conflits de classe, privatisation) Heidsieck glisse progressivement vers la dystopie pure. Comme si le présent contenait déjà, en germe, le futur autoritaire. Après avoir documenté minutieusement la catastrophe en cours, elle imagine ce qui pourrait naître après l’effondrement. La question n’est plus seulement : comment en sommes-nous arrivés là ? » mais « comment reconstruire autrement ?
Heidsieck ne se contente pas d’écrire : elle agit. Contributrice aux ouvrages collectifs Et nous vivrons des jours heureux (Actes Sud, 2016) et Les jours heureux (Éditions de la Découverte), elle travaille à actualiser et défendre l’héritage du programme du Conseil national de la Résistance.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Depuis la nuit des temps, d’Emmanuelle Heidsieck
Éditions de L’Attente - 14,50 €




