Salvation (Kurtulus) est un film qui a de l’ampleur. L’ampleur d’un paysage de western : les plateaux anatoliens. Immenses, déserts, loin de la loi des hommes des villes. L’ampleur aussi d’une réflexion sur le Mal qui se veut un Bien.
C’est pourtant dans un microcosme que se joue la tragédie inspirée au réalisateur par le massacre de 44 personnes, hommes, femmes, enfants, par 12 membres d’une famille en 2009 dans un village kurde.
Tandis que les combattants kurdes indépendantistes sont traqués par la police turque comme terroristes, deux villages isolés vont rejouer la lutte fratricide d’Abel et de Caïn. Celui du haut, habité par les Hazeran. Celui du bas, réinvesti par les Beziki qui reviennent chez eux après avoir dû fuir. Pendant leur exil, les Hazeran se sont approprié leurs champs.
Le film s’ouvre sur ce conflit territorial qui pose la question de la spoliation et du droit au retour.
Le scénario épouse le crescendo d’une haine initiée sans doute depuis très longtemps. Cette haine se glisse dans les souterrains des maisons troglodytes, matrices d’une monstruosité en gestation. Les frontières entre le dedans et le dehors se fondent dans la nuit, comme le rêve et la réalité. Le somnambulisme du fils de Mesut, un des leaders du village, en métaphore de cette confusion-là, entre sommeil et éveil.
La superbe photographie signée Ahmet Sesigürgil et Baris Aygen joue des chromatismes ocres diurnes, creuse la nuit, et capte les ombres, donnant au film tout à la fois un côté ethnographique et merveilleux, symbolique et intemporel.
La peur exacerbe les tensions. Non seulement entre les deux villages mais à l’intérieur de la tribu Hazeran.
Le Cheikh en place, Ferit (Feyyaz Duman) prône le compromis et la paix. Le mystique Mesut (Caner Cindoruk), habité par des cauchemars ou des rêves dans lesquels le fantôme de l’ancien Cheik lui dicte sa loi, veut l’affrontement armé. La parole politique se légitime par celle, incontestable de Dieu. Les femmes, au second plan, subissent, hésitent ou adhèrent. La transe des prières soude la communauté et légitiment la « croisade ».
Tous les dictateurs sanguinaires (et l’actualité mondiale attestent qu’ils sont toujours aussi nombreux) se sentent investis d’une mission, dit le réalisateur, religieuse ou séculaire. Ils croient agir pour sauver leur peuple.
Dans une des scènes les plus terribles du film, Mesut -qui a tué de sang-froid un enfant Beziki sourd-muet, pleure et se plaint de la douleur d’avoir dû commettre ce crime. Il n’a aucun remords. Il verse des larmes sur son abnégation à suivre l’injonction divine, sur son propre sacrifice.
Dans son précédent long-métrage, le très noir Burnings Days, le réalisateur turc, opposait l’intégrité d ’un jeune procureur fraichement nommé dans une petite ville d’Anatolie à la corruption des potentats locaux. Il s’élevait contre les populismes et la violence latente qu’ils alimentent. Dans ce dernier opus, la dimension devient universelle. Le titre Salvation renvoie au Salut, à la Rédemption. Qui nous sauvera ? Et à quel prix ?
ELISE PADOVANI
Salvation d’Emin Alper
Prochainement en salle




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