Chakâm, est un mot issu du persan classique désignant un poème bref et intense, porteur de récit et d’éloge. À la Cité de la Musique de Marseille, le trio en a livré une belle démonstration. Sogol Mirzaei, formée en Iran à l’art des luths târ et sétâr, est aujourd’hui l’une des interprètes les plus recherchées de la musique savante persane. Couronnée de succès en Iran, elle s’installe en France et poursuit sa carrière en Europe depuis 2006 : « Si nous n’avons pas de plumes, nous avons 91 cordes pour raconter avec nos propres compositions », témoigne-t-elle.
Le târ iranien qu’elle déploie, le qanun syrien de Rimonda Naanaa et la viole de gambe de Marie-Suzanne de Loye engagent un dialogue que rien ne prédestinait à résonner ensemble. Déracinement, nostalgie, sont parmi les thèmes de leur album Les Vents Brûlants, sorti il y a un an « les vents brûlants, ce sont nos souvenirs, notre vécu, les absences, les silences, les familles dispersées, les cœurs déchirés, mais aussi l’élan, l’espoir et le renouveau ».
Entre Bach et Al-Farabi
Le premier morceau, Didor (« rencontre ») plonge le spectateur dans un voyage entre Orient et Occident. Puis un solo de viole de gambe d’une gravité sombre s’élève comme composé par un Bach qui, au-delà des siècles, aurait croisé Al-Farabi. Les trois voix se rejoignent ensuite et la soirée se construit en tableaux ; trios entrecoupés de solos qui laissent apprécier toute la virtuosité des artistes. Rimonda Naanaa, au qanun, s’y révèle stupéfiante. Issue d’une famille de musiciens de Damas, elle joue depuis le plus jeune âge cet instrument à cordes pincées dont l’histoire remonte à plus de mille ans. L’élégance fine est sans doute le terme qui caractérise le mieux ces trois musiciennes.
Les jeunes femmes multiplient les références littéraires. Elles rendent hommage aux femmes du monde entier qui « rougissent comme l’aurore qui déchire la nuit » et qui se battent tous les jours pour leurs droits, « debout dans l’ombre comme face à la lumière ». Aux mères aussi, avec une berceuse vietnamienne inspirée de l’Américain Ocean Vuong dans son roman Un bref instant de splendeur. Puis vient Le Chameau ivre, pièce imaginée à la lecture du roman L’Absence de Soluch de l’Iranien Mahmoud Doulatabadi. L’auteur y suit la marche d’un chameau dans le désert : traînante, solennelle. Le chamelier s’impatiente, sort son bâton, et le roman bascule. Il devient noir, cruel. Le chameau, ivre de colère, se retourne contre son maître.
Chakâm traduit cette tension qui monte et explose : les changements de rythme épousent la démarche de la bête, les accélérations en restituent la révolte. La démarche de l’animal devient partition, et la rébellion, musique.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le concert s’est déroulé le 27 mars, à la Cité de la Musique, Marseille.
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