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Concurrence culturelle, concurrence politique

 « L’art est public ! » proclamait la Fédération nationale des arts de la rue en 2021, 60 ans après Jean Vilar qui affirmait que le théâtre était un service public. Entre-temps, des gouvernements et des collectivités plutôt à gauche ont tenté de mettre en place, puis de maintenir, un maillage d’opérateurs culturels d’utilité publique qui ne se fondaient pas sur la rentabilité financière mais sur un impact sociétal. C’est à dire sur la capacité des artistes à « émanciper » les citoyens disaient les uns, à favoriser la paix sociale ou l’intégration disaient les autres, à faire « participer » les amateurs ou à « participer » à des processus d’Education Artistique et Culturelle systématiques, dit-on aujourd’hui.

La gauche perd ses mots

Le monde culturel ne trouve plus d’espace d’expression, ni dans les médias publics, ni dans les programmes et discours politiques. Attaqué de toute part, sur son modèle économique coûteux en financement public d’une part, sur sa remise en cause du patriarcat et des résidus colonialistes d’autre part, et sur son régime d’indemnité chômage, il peine à trouver des défenseurs dans une gauche divisée par ses propres contradictions, et de moins en moins experte sur ces questions. Alors que les moyens accordés par l’État et les collectivités sont en baisse tendancielle depuis 15 ans, que les coûts augmentent et que les investissements privés diminuent fortement, l’exception culturelle française n’est plus comprise que par une poignée de politiques inaudibles.

La droite distille ses valeurs libérales

Simultanément, pour justifier leurs subventions, les opérateurs culturels se voient confier par les élus des missions de médiation et de professionnalisation, des exigences en termes de taux de remplissage, de pourcentage de recettes propres, de nombre de levers de rideaux, de dates de tournée, le tout sur fond concurrentiel puisqu’il faut séduire des programmateurs nommés par ces mêmes élus, partager des enveloppes en diminution constante, remporter des appels à projets et candidater à des marchés publics. Alors Rima Abdul Malak, licenciée par la macronie pour avoir attaqué l’empire médiatique Bolloré et l’honneur de la France en la personne de Gérard Depardieu, est remplacée par un emblème de la droite qui cadre mieux avec les intérêts privés de la nation, expression qui aujourd’hui n’est plus un paradoxe.

L’extrême droite impose son vocabulaire

Rachida Dati fait aussitôt allégeance aux chaînes Bolloré. Sur CNews et Europe 1. Face à une journaliste qui demande sans rire si elle va s’opposer aux subventions accordées aux institutions culturelles  « infiltrées par l’idéologie woke et déconstructrice », la ministre de la Culture répond « liberté de création ». Mais pas pour relever ce que la question de Sonia Mabrouk avait de délirant, pas pour dire que par nature la pensée et la création déconstruisent et prônent un positionnement critique et éveillé, pas pour se réjouir qu’enfin des mouvements citoyens et des artistes interrogent la culture du viol dans le cinéma ou les traces colonialistes de notre patrimoine. Rachida Dati défend la liberté d’expression des artistes contre la prétendue censure de leurs œuvres par les victimes.  

Backlash ou révolution ? 

Une révolution anthropologique est en cours chez les moins de 30 ans, qui remet en cause le patriarcat, fait le constat de la systémie du viol, veut ouvrir les yeux du monde pour construire enfin des horizons égalitaires et consentis. Mais dans le même temps les actes antisémites se multiplient, les Gazaouis meurent en masse sous les yeux des démocraties, Donald Trump s’apprête à reprendre les rênes de la première puissance mondiale et Marine Le Pen devrait, selon un sondage glaçant, remporter les prochaines élections présidentielles. À gauche, la concurrence joue à fond, et les partis semblent avoir perdu leur culture commune, préoccupés seulement de savoir lequel d’entre eux incarnera le prochain revers électoral. 

Un déclin politique qui s’accompagne du désintérêt progressif des questions culturelles. Et si la gauche repensait ensemble cet en-commun ? 

Agnès Freschel

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