« Je n’ai jamais rien écrit au sujet de ma mère. Je n’ai jamais pensé qu’il vaille la peine de parler d’elle […]. L’encombrement familial était entièrement consacré à mon père, qui s’était placé au centre de la scène et avait rédigé la version unique du roman de la famille. »

Dès l’incipit, le ton est donné. C’est bien d’un tyran dont Bajani – l’Emmanuel Carrère italien – va nous parler dans ce roman qui a obtenu le prix Strega – l’équivalent du Goncourt – en 2025. Un tyran ordinaire dans son rôle de pater familias au pouvoir absolu, « voix et bras de la loi ». Le narrateur, double de l’auteur, revisite une enfance marquée par la terreur face à cet homme qui « avait besoin d’effrayer pour se sentir aimé même s’il savait d’instinct qu’aucune crainte ne suffirait à lui apporter autant d’amour qu’il le voulait, ou plutôt que la crainte ne ferait que provoquer peur, insincérité ». La mission que Barjani s’est fixée à travers une écriture au scalpel : « désincorporer » la mère du père, « la soustraire à l’invasion », lui « redonner existence », « la « réhabiliter ».

Violence et adultère

Au côté du narrateur enfant, on sent la tension monter lorsque l’heure de retour du père approche. On vit avec la mère, les quelques tentatives avortées de se soustraire au joug : un CDD de caissière de quelques mois « seule période où elle avait quelque chose à raconter, ce qui n’était jamais arrivé auparavant et qui n’arriverait plus ensuite », un café avec une amie du quartier que son père considère d’un œil soupçonneux : « sa conséquence fut la disparition de l’amie, l’interdiction de la voir. » Et puis l’adultère : « il avait persuadé ma mère d’accepter cette liaison selon le double argument d’une nécessité existentielle pour lui (il “en avait besoin”, il “ne se sentait pas vivant”) et d’une sauvegarde objective, à ses dires, du temps qu’il passait avec ma mère. Il ne la privait de rien ».

Le récit va crescendo. Oscillations entre contrôle total et explosions : père qui flanque par terre le gâteau d’anniversaire de la sœur, père qui se rue, hachette à la main, sur le canoé des vacances pour le détruire. Constellation de crises, « évidence d’un désespoir, d’un tableau psychique complexe et d’un héritage fasciste nié, mais fondamental dans ses attitudes ».

Après chaque tempête, le père condamne la famille au silence durant des jours, avant d’aligner « trois mots dans une phrase, donnant le signal clair que la vie pouvait recommencer ». Si adulte, le narrateur échange avec ses parents par téléphone. Même à distance les émotions jouent les yoyos : « Lorsque la voix de ma mère était détendue, j’étais envahi par une sorte de joie lancinante (…) Un soulagement qu’il était facile de prendre pour du bonheur, alors qu’il était l’exact envers de la terreur ».

Dix années se sont écoulées depuis ce jour de décembre où l’auteur décide de rompre définitivement tout lien avec ses géniteurs. Le roman en fête l’Anniversaire… Une libération.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

L’Anniversaire d’Andrea Bajani
Gallimard – 19 € 
Parution le 15 janvier