Partir d’un geste simple, presque anodin, et en faire une plongée dans la pensée humaine : voilà l’essence même du théâtre de Nicolas Doutez (écriture) et Adrien Béal (mise en scène). Explorer la pensée pour en révéler les failles, les limites, les particularités autant que la portée universelle, puis jouer avec l’absurde et tendre vers le comique. Sur la scène du Théâtre Joliette deux pièces, deux actions s’invitaient sur le même plateau. D’un côté, faire une réclamation avec Combat ; de l’autre, écrire une lettre à un neveu… dans Dialogue avec ce qui se passe. Des actions banales qui pourtant, deviennent matière à jouer et à cogiter grâce à l’écriture et la mise en scène du duo.
Combat du quotidien
Un problème de prélèvements. Une absence d’envie. La fatigue de faire ce qui doit être fait. Dans un décor intimiste et minimaliste – trois bancs, une commode, le public – une femme se retrouve plongée dans une flemmingite aiguë. « J’ai quelque chose à faire. Je n’ai pas envie de le faire. » Embêtant. Malgré le regard insistant qu’elle lance à l’assemblée toute proche d’elle, personne ne semble pouvoir l’aider. Alors que faire ? Heureusement, Al, son cousin, arrive à la rescousse et lui suggère de faire quelque chose de surprenant pour débloquer la situation.
De cette rencontre naît un espace hors temps où le jeu s’entrelace aux pensées. Des batailles de pouces s’enchaînent, ornées de cascades de plus en plus improbables, qui semblent libérer au fur et à mesure notre protagoniste. Soudain, une femme surgit dans le décor. Al paraît désemparé. Autour de cette arrivée inattendue, une toile se dessine : les pensées des uns s’entremêlent à celles des autres. Les situations se superposent : Nina, le cousin, le service client, le travail, le café. En arrière-plan, des peintres traversent la scène l’air de rien : un nouveau mouvement semble lancé !
Lointain souvenir
Si, quelques minutes plus tôt, des bancs occupaient l’espace, après l’entracte, une immense toile est déployée, la scène est radicalement transformée, quasiment méconnaissable. Le public, installé dans les gradins, prend cette fois-ci de la hauteur. Même scénario. Enfin presque. Une femme désemparée, et une affirmation. « Je dois écrire à mon neveu ». Si l’idée de ce qu’elle voulait lui écrire semblait nette lundi, elle est désormais floue. Dans un élan collectif, tout le monde tente de reconstituer lundi et de retrouver la fameuse pensée.
Les objets sont replacés dans la même disposition, mais les souvenirs ne reviennent pas. Le neveu cesse d’être un simple destinataire mais devient au fur et à mesure le problème à résoudre, le moteur de l’action. Sous nos yeux, la parole se fabrique, la pensée se joue. A l’image d’un laboratoire des divagations, chacun s’éloigne peu à peu du fil, s’amuse de ses pensées : l’un parle de sa vie ratée, un autre d’un immeuble au point d’en oublier l’action initiale. Il devient parfois difficile de suivre, les pensées des uns finissent par désorganiser celles des autres.
Le théâtre devient le lieu où la pensée se défait et l’action paraît complètement disproportionnée par rapport à son importance réelle. Jusqu’à se demander même s’il y avait vraiment besoin de décortiquer autant ? Sans doute pas. Mais sur scène le pari est réussi, les deux créations donnent l’étrange impression d’avoir toujours existé, qu’il suffisait de regarder au bon endroit…
CARLA LORANG
Spectacles donnés le 12 février au Théâtre Joliette, Marseille.
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