lundi 15 juillet 2024
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AccueilNos critiques Après les pires des pères

[Festival d’Avignon] Après les pires des pères

Avec Lieux communs, Baptiste Amann confirme son exceptionnel talent d’écrivain et de metteur en scène, pour une mise en perspective bouleversante des héritages actuels du patriarcat français

Dans ses œuvres précédentes il a mis en parallèles notre présent, nos Territoires, avec la Révolution Française, la Commune puis la Guerre d’Algérie. Moments clefs de l’histoire de la nation française, dont il mettait en scène les effets dans une fratrie de banlieue pavillonnaire, affirmant ainsi la complexité d’individus forgés chacun d’histoires diverses, et héritiers de combats, souvent sanglants, pour la liberté et l’égalité.

Lieux communs reprend les mêmes recettes, plus quelques autres : une bande d’acteurs jeunes à la virtuosité hors du commun ; un verbe puissant, abondant, poétique et concret, qui s’affirme dans des tirades fleuves et des dialogues incisifs ; une analyse historique et politique nourrie des questionnements actuels des sciences sociales, que certains nomment wokisme, et qui remettent en cause les dominations patriarcales. 

Points de vue pluriels

Dans Lieux communs ils sont assortis d’une réflexion nouvelle sur l’art et la représentation, et d’une intrigue dont le conflit nous traverse tous·tes : Issa Comparé, un jeune homme noir a, peut-être, sans doute, roué de coups jusqu’à la tuer une jeune femme. Lui-même victime d’un interrogatoire qui frôle la torture, enfant violemment battu par son père, il est rapidement objet de la vindicte publique, sans examen véritable de sa responsabilité, la jeune femme tuée étant la fille d’un leader d’extrême droite… 

La scène de violence, évoquée lors des interrogatoires, n’est jamais jouée. On en parle dans les coulisses d’un théâtre, les loges d’une émission télé, on retrace le contexte dans le récit de la sœur d’Issa, et la violence de leur père, celui du frère de la victime, qui a fui sa famille « facho ». 

On la traque aussi au détour d’une œuvre d’art censurée parce que le regard d’un tsar infanticide exprime trop d’humanité. Comme la culpabilité d’Issa reste indécise, les faits résistent au regard, se représentent de dos, se racontent sans se montrer. Les couches contradictoires qui se superposent pour former des vérités nouvelles, comme les bosons de Higgs, au-delà des murs noirs de Soulages évoqués lors d’une scène hilarante. Une convergence des luttes, ou du moins un apaisement, s’avérera possible ente le frère et la sœur, ou la jeune tiktokeuse qui refuse de mettre en doute la culpabilité d’un violenteur de femmes, et la réalisatrice lesbienne qui défend l’idée qu’il est possiblement aussi une victime, du virilisme et du patriarcat. 

« Que peut la langue, sinon relever ceux qui sont à terre ? » demande la réalisatrice dans son ultime tirade. Dans le contexte politique, la phrase est une bouée jetée à la mer, vers les victimes. 

AGNÈS FRESCHEL

Lieux Communs est donné jusqu’au 10 juillet à L’autre scène, Vedène
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