Malgré une couverture austère qui ne rend pas justice à sa richesse, cet ouvrage à la magnifique iconographie réjouira autant les passionnés de musique que les curieux d’histoire et de culture. Publié par le musée de la Musique-Philharmonie en collaboration avec les éditions Flammarion, il s’agit du catalogue du nouveau parcours des collections d’instruments de l’institution. Il se dévore même si on n’a jamais mis les pieds dans cette collection parisienne. L’ouvrage grand format de 260 pages propose une lecture politique et culturelle des instruments, objets voyageurs par excellence.
Révolution muséale
Depuis 2009, le musée parisien a enrichi sa galerie d’instruments provenant des cinq continents. Mais c’est avec son nouveau parcours, inauguré en mai 2025, qu’il opère un véritable changement de perspective. Fini les classifications traditionnelles qui séparaient Europe et reste du monde : place à une approche décloisonnée qui révèle l’enchevêtrement des cultures.
L’ouvrage rassemble les contributions de musicologues, luthiers, anthropologues et historiens de l’art qui portent un regard neuf sur l’organologie. Longtemps cantonnée à l’étude technique des instruments, cette discipline s’ouvre désormais aux sciences humaines pour interroger les circulations culturelles et les rapports de pouvoir. Les micro-récits présentés illustrent cette richesse : l’histoire du banjo qui relie l’Afrique aux Amériques, le destin planétaire de la guitare hawaïenne, les trajectoires diasporiques des musiciens gnawa du Maroc ou des griots d’Afrique de l’Ouest. Au fil des pages, on découvre une sanza portoricaine, acquise par l’abolitioniste Victor Schoelcher auprès d’un esclave à Porto-Rico, ou le nafìr de Villoteau, savant qui participa à la campagne de Napoléon en Égypte. Sa curiosité s’arrêta aux portes de ses préjugés : les Arabes auraient créé de beaux instruments sans savoir en jouer, affirma-t-il.
Déconstruire la musique « classique »
L’un des apports majeurs de cet ouvrage réside dans sa volonté de « dénaturaliser » la musique dite « classique » européenne. Les auteurs démontrent comment celle-ci s’est construite par incorporation de matériaux, d’instruments, de sons et d’imaginaires venus d’ailleurs. Ainsi, un piano Erard apparaît comme un pur produit de la globalisation, intégrant des matériaux venus d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique comme l’acajou importé d’Haïti, l’ivoire qui transitait par Zanzibar ou le palissandre du Brésil.
Cette approche souligne les liens étroits entre l’histoire musicale et l’impérialisme européen, l’extractivisme et les routes commerciales coloniales. Compagnon des migrations, outil de résilience dans les contextes d’aliénation culturelle comme l’esclavage, support d’échange ou d’expression politique : l’instrument condense une multiplicité d’enjeux que le catalogue explore avec finesse.
Inévitablement, cette nouvelle lecture des collections soulève la question des restitutions, débat sensible qui traverse aujourd’hui l’ensemble des institutions muséales françaises.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
L’instrument monde, une histoire globale de la musique
Éditions Flammarion - 45 €




