À la tête des Ballets de Monte-Carlo depuis plus de trente ans, le chorégraphe français poursuit son œuvre de réinterprétation des grands ballets classiques. Après avoir revisité Roméo et Juliette, Cendrillon, Le Lac des cygnes ou encore Casse-Noisette, lechorégraphe s’est attaqué au monument chorégraphique créé par Marius Petipa en 1877 sur une musique de Léon Minkus. La Bayadère est devenue Ma Bayadère, pronom possessif qui n’a rien d’anodin.
En effet, il ne s’agit pas d’une énième reconstitution de l’intrigue orientaliste originale, où une bayadère nommée Nikiya meurt empoisonnée avant de retrouver son amant Solor au Royaume des ombres. Maillot abandonne l’Inde fantasmée de Petipa pour plonger le spectateur dans les coulisses d’une compagnie de danse contemporaine.
Une mise en abyme
Les tensions et rivalités qui animaient la cour d’un raja indien sont transposées dans le microcosme d’un studio de répétition. Les danseurs succèdent aux costumes exotiques, et les dynamiques hiérarchiques de la compagnie se substituent aux intrigues de palais. Le personnage de Niki – jeune danseuse fraîchement intégrée à la compagnie et qui cristallise les rivalités –, magnétiquement interprétée par Juliette Klein, incarne cette fragilité du corps dansant, cette tension permanente entre virtuosité et vulnérabilité. Elle est particulièrement émouvante dans les deux solos qui lui sont consacrées dans le premier tableau de l’acte I.
Ils constituent les moments les plus poignants du spectacle. Sa grande sensualité quand elle évolue à la barre dans le premier se meut en tristesse absolue dans le second lorsqu’elle rate volontairement ses variations. À ses côtés, Ige Cornelis incarne Solo, le danseur étoile virtuose et Romina Contreras – à la vélocité technique impressionnante –, Gamza, l’étoile installée dans son statut, qui refuse de se voir détrôner par la jeune Niki.
On apprécie particulièrement les prestations de Michele Esposito, en Brahma, le maître de ballet trouble et malicieux à l’énergie souple et féline, et Jaat Benoot en Rajah, chorégraphe autoritaire sombre et glaçant, aux allures d’immense oiseau de proie. Au-delà des solistes, c’est toute la troupe des Ballets de Monte-Carlo qui impressionne par sa qualité exceptionnelle. La dimension théâtrale et la dramaturgie, particulièrement accentuées par Maillot, rendent l’évolution captivante.
L’acte II est envoûtant. Il délaisse l’ambiance brouillonne et conflictuelle du studio de répétition pour le Royaume des ombres dans lequel Solo s’est réfugié après le décès tragique de Niki. Dans ce monde idéal, dépouillé et éthéré – servi par un décor futuriste d’iceberg – dans lequel tous les protagonistes en blanc et pastel cohabitent en harmonie.
L’exotisme de la version originale n’est pas pour autant totalement absent. Il surgit lors d’une séquence de mise en abyme saisissante, où l’on voit la troupe répéter en costumes traditionnels sur la scène d’un opéra – avec des partitions de bravoure ovationnées –, tandis que les coulisses révèlent le reste des danseurs qui patientent. Ce clin d’œil permet à Maillot de pointer du doigt le caractère suranné de l’ancienne version tout en lui rendant hommage.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le spectacle a été joué le 3 janvier au Forum Grimaldi, Monaco.
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