vendredi 19 avril 2024
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Le Cours de la vie, une leçon de cinéma 

Frédéric Sojcher réalise un film sur l’écriture au cinéma, dans une recherche habile mêlant fiction et réalité

Pour son cinquième long métrage, le réalisateur belge Frédéric Sojcher adapte Ateliers d’écriture, un essai d’Alain Layrac sur son métier de scénariste, et dont le sous-titre Cinquante conseils pour réussir son scénario sans rater sa vie lie d’emblée fiction et réalité. Le Cours de la vie pourrait s’entendre comme le flux des trajectoires de chacun convergeant dès le générique, en taxi, à pied, à vélo. Ou comme l’écoulement du fleuve-temps qui emporte tout, des existences et des amours, sans jamais se remonter. Ou encore, désigner la leçon dialoguée que va donner le personnage principal sur l’écriture d’un scénario et sur la vie qui le nourrit. 

Vincent (Jonathan Zaccaï) dirige à Toulouse l’Ensav, une école de cinéma – moins prestigieuse que la Femis parisienne ou l’ENS Louis Lumière à Lyon, mais meilleure selon lui. Il a invité Noémie (Agnès Jaoui), une scénariste de renom à donner une masterclass à ses étudiants. Dans leur jeunesse, Noémie et Vincent ont étudié et écrit un film d’école ensemble. Ils se sont aimés. Puis Noémie est allée acheter des allumettes et leurs existences se sont séparées. Quel scénariste en a décidé ainsi ? Quelle pulsion a poussé Noémie à fuir ? Elle suggère à mots couverts : la peur de l’abandon. Quitter les gens avant qu’ils ne nous quittent ? Maîtriser le scénario pour ne pas le subir ? 

Une mise en abîme

Le film raconte les retrouvailles maladroites des ex-amants, en un lieu, en un jour, respectant la classique règle des trois unités, ménageant une progression dramatique à l’intérieur d’un dispositif qui met en scène à la fois le discours de Noémie aux étudiants et par touches allusives le sous-discours qu’elle adresse à Vincent. En contrepoint, comme leurs aînés avant eux, les étudiants mêlent leurs amours compliquées et leur travail de cinéastes en herbe. Des images de films illustrant le cours de cinéma de Noémie, on ne verra rien. Le réalisateur balaie le visage des élèves qui regardent, éclairés et traversés par la lumière. On entendra les bandes sons, on s’amusera peut-être à reconnaître les œuvres. La captation de la conférence par trois caméras, sous la régie de la belle-sœur de Vincent, Louison (Géraldine Nakache), souligne bien sûr la mise en abyme mais saisit également Noémie dans les différentes échelles de plans, révélant ses émotions au fil de la journée. 

Agnès Jaoui, actrice, scénariste, réalisatrice dans la « vraie » vie, habite son personnage autant qu’elle est habitée par lui. Tour à tour, assurée, drôle, grave, capable de mettre à distance des sentiments trop déstabilisants ou désarçonnée par cet ancien amour qui lui revient de si loin, n’étant sans doute jamais parti, rattrapée par le « et si… » qui colle à l’écriture et à la vie. Et, quand, pressée par les étudiants, elle se livre, avec une grande pudeur, racontant le deuil d’un frère, on pense très fort à Bacri, son compagnon de route décédé, ou à n’importe quel être cher que nous avons nous-mêmes perdu. 

Construction intime

Les films « méta » sur le cinéma prennent le risque d’être jugés à l’aune de ce qu’ils disent de leur sujet. Noémie explique comment écrire un bon scénario, déclare que c’est une démarche qui n’est pas sans points communs avec une thérapie. Observer, extrapoler, s’arrêter avant tout développement pour se demander en quoi cette histoire unique peut être universelle. Puis construire les personnages – le plus précisément, le plus intimement possible, en les choisissant au plus près de soi. Enfin, tout oublier pour les laisser libres d’aller jusqu’à « leur point de démence »selonl’expression de Deleuze. Pari réussi pour Le Cours de la vie qui ne parle que de cinéma (convoquant pour la BO, Vladimir Cosma, grand monsieur de l’histoire du septième art) et nous atteint en plein cœur.

ÉLISE PADOVANI

Le Cours de la vie, de Frédéric Sojcher
En salle depuis le 10 mai
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