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Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part

Georges Brassens, né à Sète comme Jean Vilar, savait que l’identité provençale ou occitane a peu de sens et que le midi est relatif. Qu’un territoire aussi maritime, aussi frontalier, aussi sublime, se construit dans la richesse de ses métissages, de ses traversées et la multiplicité de ses histoires.  

Le petit fils de Pagnol revendique la propriété d’un château que son grand-père a acquis tardivement et revendu à des promoteurs, et qui doit sa légende au fait que l’écrivain, enfant, le traversait en clandestin, la peur au ventre. Sauvé des promoteurs, il est aujourd’hui un bien public, et si le petit-fils bénéficie encore des droits intellectuels d’œuvres qui ne sont pas tombées dans le domaine public, le Château « de » sa bisaïeule ne lui appartient pas plus qu’à elle.

À qui appartient la mémoire d’un  lieu, d’un territoire, d’une nation, la question se pose au Rocher Mistral, qui distord l’histoire, la transforme en show et détruit le terrain même qu’il prétend glorifier. L’identité provençale, revendiquée comme authentique et certifiée par les Félibriges, y fleure bon l’apologie des châteaux et des cathédrales, privilégiant une identité aristocratique et catholique chère à Vianney d’Alençon. Comment s’étonner alors si des imbéciles même pas heureux estiment qu’être né « ici » est un privilège qui vaut supériorité ? « Qu’ils retournent en Afrique » écrivent quelques crétins nuisibles pendant un concert de SOS Méditerranée à Marseille. « Retourne en Afrique », lance un policier à une femme indignée par l’assassinat de Nahel, exécuté pour un refus d’obtempérer sans mise en danger de la vie d’autrui, comme quinze autres personnes en un an. La cagnotte lancée au profit de la famille du policier assassin ne cesse de grossir, alimentée par des dizaines de milliers de donateurs. Des dizaines de milliers de personnes qui pensent qu’un enfant de 17 ans, qui ne menace personne, mérite la mort. 

Nahel est né ici, tout autant qu’eux. Il ne peut retourner nulle part. Quelle solution pour tous ces enfants français relégués dans des banlieues de plus en plus délaissées, en butte aux discriminations dans les magasins, dans les rues, lorsqu’ils cherchent un appartement, un travail, un stage ? 

Les nazis avant d’exterminer les juifs et les tziganes, les ont déclaré apatrides. Nés nulle part, comme Nahel. La première marche avant le génocide.

AGNÈS FRESCHEL

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