jeudi 8 janvier 2026
No menu items!
Cliquez sur l'image pour vous abonnerspot_img
AccueilSociétéÉditoManu, t’as fait philo ? 

Manu, t’as fait philo ? 

Comment vous souhaiter une bonne année 2026 alors qu’elle commence par une agression de la première puissance économique et militaire mondiale sur un pays en déroute qu’elle a systématiquement appauvri, et affamé, par 20 années de sanctions économiques et 10 années d’embargo ? Est-ce à dire que les États-Unis d’Amérique n’ont jamais renoncé à l’extension de leur empire, de l’Amérique centrale au Groenland, considérant qu’il est naturel que les « grands » pays aient des « zones d’influence » ? Ils consacrent ainsi un principe d’inégalité entre les Etats-Uniens et les autres Américains et s’alignent sur les politiques d’annexion de la Chine, de la Russie et d’Israël. Bref, ils transforment leur impérialisme économique en impérialisme militaire.

De fait, depuis le 3 janvier un nouvel ordre mondial s’affirme. Le président français se réjouit dans un tweet de la chute d’un dictateur, sans mesurer que cette approbation irresponsable bafoue un Droit international que la France a contribué à inventer. L’Europe aussi joue la timorée, tandis qu’une partie de la gauche semble oublier la répression madurienne et l’exil massif des Vénézuéliens (8 millions) fuyant un régime qui s’accroche au pouvoir.  Et la difficulté pour la Colombie et Cuba, eux-mêmes dans l’œil du cyclone trumpien, d’accueillir ces réfugiés.  

Les Lumières contre la force

Il ne s’agit pas, entre ces deux déraisons, de définir une position médiane, mais d’en appeler à une pensée dialectique  et de rappeler des principes. Ceux du droit international et des démocraties modernes, établis par des siècles de réflexion philosophique sur la force et la loi. 

Que Trump n’ait jamais lu ces textes n’étonnera personne, mais le président de la république française ne saurait les ignorer, puisqu’ils ont fondé la Nation qu’il gouverne, et représente internationalement.

Première leçon de philosophie pour Manu, niveau début de Terminale. On commence par le plus simple, Rousseau, parce qu’il écrit sans ironie et sans passer par la fiction.

« La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ? »

 Et encore, toujours dans Le Contrat social.

«  Sitôt que c’est la force qui fait le droit, toute force qui surmonte la première succède à son droit. »  

Pour Rousseau, non seulement le pouvoir acquis par la force n’a pas de légitimité, mais il engendre une succession de rapports de force, de renversements et de coups d’état, établissant un cercle vicieux dont on ne peut sortir que par l’établissement d’un droit reposant sur « la vertu ».

Une notion chère à Montesquieu, qui anticipait aussi la notion de « bien commun » dont le souci doit animer le législateur. Un bien commun qui ne peut découler de la force, mais que les armées  (les forces « armées » par la loi) et les polices (les forces de la polis, la cité) doivent au contraire protéger. 

Les Classiques sans procès

Un siècle avant lui, plus enfoncés dans une monarchie absolue et très loin d’un horizon démocratique, Pascal et La Fontaine posaient, par la fable ou la pensée, les rapports existants entre la force et la loi. Ou plus exactement, avec la force sans la loi. 

«  La raison du plus fort est toujours la meilleure », disait le fabuliste, mettant en scène un agneau innocent qui raisonnait parfaitement, et inutilement, face à un loup qui n’a aucun droit pour lui mais qui « l’emporte et puis le mange /  sans autre forme de procès » au bout de la fable. Fin brutale et logique pour les proies que ne protège pas encore un « contrat social ».

 Car « La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ».  La pensée de Pascal, si simple, lue souvent comme une justification de l’usage de la force par les « forces de l’ordre », n’affirme qu’une chose, révolutionnaire en ces temps arbitraires : il faut que la force soit du côté de ce qui est juste, pour que l’on puisse envisager d’édifier et de maintenir une société non tyrannique. 

Les limites de la démocratie

Le Venezuela de Maduro est une tyrannie parce qu’elle s’est maintenue par la force, contre une autre force, économique, états-unienne, qui veut accaparer ses richesses. Celle-ci, plus forte, légitimée par la « tyrannie de la majorité » que Tocqueville redoutait pour la démocratie américaine a élu Trump, et renversé Maduro comme le prédisait Rousseau, en bafouant le droit international, et la constitution américaine elle-même. 

Rien de juste ne pourra en sortir, à moins que la société américaine, qui a inventé le référendum d’initiative populaire, que l’Union européenne, créée pour protéger les démocraties et garantir la paix,  que l’ONU, fondée après le traumatisme de la Seconde guerre mondiale, ne retrouvent le seul chemin qui a pu, un jour, les rendre grands : celui d’un bien commun mondialisé, défendu par la diplomatie.

Le discours d’investiture de Mamdani peut nous le faire espérer : cette Amérique aussi existe,  portée par la flamme commune de la Liberté que la France a offerte à la République américaine qui ouvrait ses bras aux migrants.

Agnès Freschel 


Retrouvez nos articles Société ici

ARTICLES PROCHES
Participez à l'indépendance de la presse

Feydeau, la tête dans le sable

M. Pinglet, mécontent en mariage, fait des avances à la femme de son ami, Mme Paillardon, qui se sent également délaissée par son mari....

Don Pasquale prend l’air du temps

Deux représentations de l’opéra Don Pasquale, écrit par Donizetti, ont été données au Zénith de Toulon pendant les Fêtes, en programmation hors les murs...