Le dispositif est incroyable : le public est séparé en deux, en bi-frontal, et ne suit pas le même film. Les uns voient Max, l’histoire d’un tueur à gage, les autres Natacha, comédienne qui joue Phèdre et veut mourir. D’où le titre, L’affaire L.ex.pi.Re, référence à « Elle expire, seigneur », hémistiche extrait de la tragédie de Racine.
Mais si le public suit à l’écran deux histoires différents, la bande son est la même ! L’aspirateur de Natacha y devient le sèche-cheveu de Max, l’émission radio de l’une est diffusée sur l’autoradio de l’autre, et chez les deux des souris couinent, des valises s’ouvrent simultanément… La coordination des comédiens et de leurs bruitages est époustouflante, comme la musique, jouée en direct par Timothée Jolly et Mathieu Ogier. Elle les guide et règle leur tempo, inventive, puissante et lyrique.
Quant aux deux films, synchrones, que les deux parties du public voient dans un ordre inverse, ils ont l’esthétique d’un thriller social, ruelles humides, bars interlopes et mobil-home… Le troisième film, Phèdre, diffusé simultanément aux deux publics, comble les trous de l’histoire, et conclut par un magnifique moment de théâtre, hymne à la rencontre et à la vie.
Dévoiler les écrans
Le plaisir pris à ce spectacle, qui est à la fois une projection, une pièce de théâtre et un concert, est un peu celui qu’on éprouve face à des prestidigitateurs surdoués, des danseurs mirobolants, des pianistes supersoniques. Lorsqu’on comprend la complexité du dispositif, les synchronisations entre les bruitages exécutés par les comédiens, les paroles prononcées avec des voix diverses, l’absence totale de décalage entre les lèvres des acteurs muets à l’écran, et les voix qui les doublent sur scène, l’effet woaw est garanti. On ne comprend cela qu’au deuxième film, lorsqu’on se souvient que les sons qu’on entend bruitaient dans l’autre une image différente… Mais l’intérêt de cette Affaire ne s’arrête pas à cet exploit.
Metilde Weyergans est là, devant nous, à jouer Phèdre, avec une intensité émotionnelle et une précision musicale rares. Pourtant c’est son visage muet sur l’écran que le public regarde, capté par un virtuel dont on lui montre, pourtant qu’il n’est qu’une illusion de retransmission du réel, au son interchangeable. Alors que le théâtre traverse les siècles, fait surgir les émotions les plus profondes, les plus interdites. Celles qui préservent du suicide, du meurtre, et permettent, par les vertus de la tragédie, d’impossibles rencontres. Cathartiques, pluvieuses, intemporelles, comme Phèdre qui meurt chaque soir mais survit depuis des millénaires.
AGNES FRESCHEL
L’Affaire L.ex.pi.Re a été joué à La Criée du 18 au 21 mars par le collectif La Cordonnerie.
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