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Pour SOS Méditerranée, Jacques Weber énonce l’insoutenable

Évoquant avec rudesse la crise migratoire en Méditerranée, la lecture de « La Pêche du jour » d’Éric Fottorino a bouleversé le public de la Maison Jean Vilar (Avignon).

Il s’agit de sortir de l’habitude, de l’acceptation, de l’oubli. À quoi, fondamentalement, servent les ouvres d’art, sinon à cela ?

Sophie Beau parle de ce texte comme d’un coup de poing. La directrice de SOS Méditerranée connaît la force des mots et des chiffres. Dans le débat précédant la lecture, animé avec engagement par Laure Adler, elle rappelle ce qu’elle doit aux victimes, la pudeur qui l’amène à ne pas employer certains mots, comme « cadavres », à ne pas diffuser leurs photos. Mais l’attente qu’elle a que d’autres le fassent pour provoquer un réveil de nos consciences.

Mentir par les chiffres

Elle explique aussi la bataille des chiffres, qui joue un autre effacement. Indignée que le naufrage au large de la Grèce le 14 juin recense 82 morts, quand on sait qu’il y avait 750 personnes à bord, et que le mot « disparu » en mer est une litote morbide. Indignée que les comptes des morts s’arrêtent à un recensement de ceux que l’on connaît, sans estimation réelle du nombre de morts anonymes. Indignée que malgré cette sous-estimation massive, plus de 2 000 morts soient officiellement dénombrés depuis janvier, sans que personne s’en émeuve assez pour agir. Plus de 27 000 morts, officiels, depuis 2015. Combien en tout ?

Chiffre encore : SOS Méditerranée a sauvé 37 583 vies à ce jour. 37 583 fois, les marins ont tendu la main à un être humain qui allait mourir, et l’ont sauvé. Malgré les difficultés constantes, les restrictions de capacité d’accueil à bord des naufragés, les blocages au port, les difficultés d’obtenir les autorisations d’aborder, les jours passés en mer à attendre… qui ont fait nettement diminuer le nombre de vies sauvées par an depuis 2019. C’est à dire, mécaniquement, augmenter le nombre de morts.

Plus d’euphémismes

Juste avant la lecture, Éric Fottorino avertit : le texte est dur, insoutenable. Il avait peur, lors des premières représentations, que le public quitte la salle. Mais comme à Paris le public d’Avignon, médusé, est resté. N’a pu qu’applaudir à peine, tant le geste rituel semblait déplacé, des acteurs qui ne sont pas venus saluer. Tous les visages étaient graves, bouleversés.

Il faut dire que la performance de Jacques Weber, auquel Emmanuel Noblet donne très finement la réplique, est exceptionnelle. Monstrueuse, fantastique, et pourtant terriblement humaine.

Il incarne un pêcheur grec qui vend les corps des noyés comme une viande à consommer. Qui les choisit, les classe, les apprête, comme des espèces de poissons. Les éventre et les vide. Les noie aussi, puisque les noyés récents ont la chair plus fine que ceux qu’il repêche le ventre enflé, déjà mangés par les poissons.

Nous sommes des monstres

Ce déplacement vers l’anthropophagie, qui est le tabou absolu de l’humanité, réactive brutalement l’horreur. Loin de l’atténuer en la rendant irréaliste, l’analogie avec l’attitude actuelle de l’Europe se révèle : nos pays qui laissent mourir en fermant les yeux, en criminalisant ceux qui secourent, en calomniant les ONG, en finançant Frontex au mépris des lois internationales, se comportent, métaphoriquement, en mangeurs de chair humaine. Il est faux de dire que l’Europe ne fait rien, elle tue. Massivement.

Jacques Weber égrène les faits. Comment la Grèce parque les naufragés derrière des barbelés, les renvoie vers la mort alors qu’ils sont au bout du voyage. Comment lui, moins hypocrite, les tue, les vend, pour que les touristes ne voient pas les cadavres échoués sur les plages, dans les eaux hellènes si translucides. Un geste du bras qui s’élève, une brisure dans la voix, une colère sourde retenue juste au bord de l’éclat, et le monstre se transforme en humain révolté.

La passivité des européens est renvoyée à la monstruosité des témoins des massacres (quand parle-t-on de génocide ?). Celle des complices qui se taisent, mais ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas.

Agnès Freschel

« La Pêche du jour », d’Éric Fottorino, a été lu par Jacques Weber et Emmanuel Noblet à la Maison Jean Vilar, Avignon, dans le cadre de la journée « Les artistes s’engagent pour SOS Méditerranée ».

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