Publié en 1957, La danse sur le volcan de Marie Vieux-Chauvet plonge dans les méandres de la révolution haïtienne. Au cœur de ce roman, le deuxième de l’autrice – après Fille d’Haïti (1954)qui explore déjà les thèmes qui traverseront toute son œuvre : la condition des femmes,les hiérarchies sociales et raciales –, se trouve Minette, jeune femme métisse dotée d’une voix prodigieuse qui va bouleverser les conventions de Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle.
Découverte dans les rues de Port-au-Prince par un professeur de musique blanc, Minette devient la première femme de couleur à se produire au prestigieux Théâtre de Port-au-Prince, brisant les barrières raciales qui régissent la société coloniale. Malgré son talent exceptionnel et les ovations du public blanc, Minette reste exclue des bals qui suivent les représentations et ne reçoit aucun salaire pour ses performances. Admise sur scène, elle reste rejetée du monde social qu’elle divertit.
La transformation de la jeune femme d’artiste naïve en militante engagée constitue le fil conducteur de ce roman foisonnant, qui s’inspire d’une histoire réelle. Minette et sa sœur Lise ont effectivement franchi les frontières raciales pour se produire au Théâtre Saint-Domingue dans les années précédant la révolution. L’historien haïtien Jean Fouchard avait documenté leur histoire en 1955, et Vieux-Chauvet a su transformer ce récit historique en une fresque romanesque.
Une métaphore de l’explosion
Le titre du roman n’est pas anodin. Le « volcan » prêt à entrer en éruption, représente les tensions croissantes de la guerre raciale brutale qui s’apprête à éclater. Dans cette société coloniale française, la hiérarchie basée sur la couleur de peau crée une atmosphère oppressante où les personnes libres de couleur, les « affranchis », occupent une position ambiguë : ni esclaves, ni véritablement libres. Le roman explore les contradictions internes de cette société en transition.
Beaucoup d’affranchis fomentent dans l’ombre la révolte qui va bientôt éclater contre les colons, grands propriétaires, en cachant les « marrons », ces esclaves en fuite qui se cachent dans les forêts. Mais certains possèdent eux aussi des esclaves, parfois guère mieux lotis. Les blancs ne forment pas non plus un bloc homogène. Certains, nourris par les idéaux des Lumières, professent des discours égalitaires et émancipateurs, tandis que d’autres, notamment les « petits blancs » pauvres, développent une conscience de classe fragile et ambivalente, parfois solidaire des opprimés, parfois farouchement raciste. Cette porosité morale, où les rôles d’oppresseurs et d’opprimés se chevauchent, constitue l’un des grands enjeux du roman.
Née à Port-au-Prince en 1916, Marie Vieux-Chauvet a grandi dans une société où les femmes n’ont eu accès à l’enseignement supérieur que dans les années 1930 et au droit de vote qu’en 1957 et dans un entourage qui considérait les femmes écrivaines comme folles. Son œuvre témoigne d’un engagement sans faille contre l’injustice. Après La Danse sur le volcan, elle publiera sa trilogie la plus célèbre, Amour, Colère et Folie (1968), dont le portrait sans concession de la dictature de François Duvalier la contraindra à l’exil. Vivant sous surveillance constante et craignant pour sa vie, elle s’installe à New York où elle mourra en 1973, à l’âge de 57 ans, après avoir retiré son œuvre de la vente sous la pression de sa famille. Pendant plus de trente ans, les quelques exemplaires sauvés de ses romans ont circulé clandestinement dans les milieux universitaires américains et haïtiens, contribuant au statut légendaire de l’autrice. Ce n’est qu’à partir de 2004 que le travail de celle que Dany Laferrière qualifiait de « romancière lucide et indomptable » est réédité. Aujourd’hui les éditions Zulma s’en emparent pour notre plus grand bonheur.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
La Danse sur le volcan, Marie Vieux-Chauvet
Zulma - 23 €






