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Réparer le désir

En revisitant un classique québécois méconnu en France, Chloé Robichaud déplace avec Deux femmes et quelques hommes les lignes de la comédie érotique

La France a eu, en 1974, son Emmanuelle ; le Québec a lui longtemps célébré ses Deux Femmes en or, plaidoyer érotique pour une libération des mœurs féminines, resté pendant trente ans son plus grand triomphe au box-office. L’époque étant aux réactivations et aux relectures, Emmanuelle a, entre autres, fait l’objet d’un remake mal-aimé confié à Audrey Diwan – tentative de déplacement du regard coincée dans sa propre théorie ; Chloé Robichaud reprend Deux femmes en or pour interroger la conjugalité contemporaine et ses carcans.

Deux voisines de palier. Violette, en congé maternité, corps débordé, sexualité remisée. Laurence Leboeuf, actrice majeure des écrans québécois, lui prête une nervosité à vif, entre épuisement physique et désir d’échappée. Et Florence, en arrêt maladie, sous antidépresseurs, anesthésiée au monde. Karine Gonthier-Hyndman, comédienne de théâtre aux faux airs de Valérie Lemercier, installe chez elle une sécheresse et un abattement que le film fissure peu à peu. Voisines de palier, elles s’observent avant de se rencontrer, et de faire dérailler leurs existences engourdies. Autour d’elles se succéderont des inconnus sollicités pour divers prétextes et services. Mais du cliché porno de l’homme à tout faire venu réparer la tuyauterie émerge bientôt un autre film : un film de l’intériorité, du manque, du contact perdu.

Déplacer l’archétype

Deux femmes et quelques hommes s’inscrit dans une chaîne de réécritures : de l’original des années 1970 à la pièce de Catherine Léger, puis à cette adaptation, la trajectoire est nette : féminisation progressive du regard. Là où le film source relevait d’un érotisme burlesque volontiers voyeuriste, Chloé Robichaud installe une politique de l’intime.

Le contexte québécois, tout en empruntant à l’imagerie seventies – pellicule 35 mm, couleurs mélodramatiques – s’y révèle très incarné, ni tragique, ni franchement réjouissant. Hiver impitoyable, coopératives d’habitation, balcons alignés comme des cases. La lumière froide découpe les corps ; la pellicule réchauffe les teintes. Tout se joue dans l’enceinte domestique, entre cuisine, chambres, buanderie.

Le film original s’achevait au tribunal. Pied-de-nez à une société moralisatrice s’étant depuis déplacée ailleurs. La punition, même ironique, n’est ici plus de mise. La maîtresse – Juliette Gariépy – n’est ni vamp ni ingénue : une présence frontale, peu aimable mais d’une honnêteté rafraîchissante. Les maris – Mani Soleymanlou, Félix Moati, très bien – restent largués, parfois pathétiques, jamais honnis. L’humour suit le même déplacement. Moins de farce, plus de tendresse. Moins piquant que son modèle, peut-être – mais plus utile, aujourd’hui, dans ce qu’il capte d’un désir qui se cherche encore.

SUZANNE CANESSA

Deux femmes et quelques hommes

Chloé Robichaud

sortie le 4 mars
Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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