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Variations en clair-obscur

Au Théâtre La Criée, Alexandre Kantorow déploie une maîtrise pianistique sidérante dans un programme rare où la métamorphose sonore semble parfois retenue au seuil de l’embrasement.

Salle comble au Théâtre La Criée ce 16 février : Alexandre Kantorow y présente un programme aussi érudit qu’escarpé où la question de la variation – formelle, spirituelle, sonore – traversait chaque œuvre. De la cantate de Bach revisitée par Liszt jusqu’à l’ultime sonate de Beethoven, tout semblait appeler la métamorphose.

En ouverture, les Variations sur Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen S.180 prolongent la Cantate BWV 12 de Bach, dont Liszt reprend la basse obstinée descendante —-plainte inlassable devenue matière à transfiguration pianistique après la mort de sa fille Blandine. Sous les doigts de Kantorow, la structure s’impose avec une force presque minérale. Octaves graves solidement ancrées, contrepoint d’une lisibilité implacable, piqués qui déconstruisent le legato : la polyphonie est fouillée, mise à nu. Bach, à peine évoqué par un toucher intemporel, affleure dans le cantus firmus vertical, sculpté à larges sforzandi, sans vernis baroquisant. Liszt y apparaît moins flamboyant que méditatif, intériorisé. Quelques percées plus intimes surgissent, mais comme retenues. La lumière finale, censée transfigurer la douleur, éclaire sans embraser. La variation existe dans l’écriture – moins dans son incarnation sonore.

La Sonate op. 5 de Medtner prolonge cette approche. Kantorow en maîtrise admirablement l’architecture : plans dynamiques hiérarchisés, polyphonie dense mais lisible, articulation du chant jusque dans les voix secondaires. La technique est ici étourdissante, et on peine à se souvenir de quand on a pu entendre un pianiste en telle possession de son art. Le chromatisme se gonfle, se contracte, respire. Mais l’étrange rapport au silence, très pensé, maintient l’émotion et le développement à distance.

Architectures et lignes de fuite

Après l’entracte, le Prélude op. 45 de Chopin s’inscrit dans une rêverie en demi-teinte, presque murmurée, où le chant émerge, malgré une omniprésence de la sourdine. Tout s’enchaîne ensuite sans un temps mort, sans un regard adressé au public, les yeux tournés vers le rideau. Alkan fissure brièvement cette retenue : dans La chanson de la folle au bord de la mer, dissonances graves, houle instable, éclats imprévisibles font vaciller le cadre. Une folie passagère, mais tangible. On attendait la combustion scriabinienne. Vers la flamme progresse lentement, climat étouffé, mais sans perspective d’incandescence réelle : la montée reste linéaire, comme contenue dans un même régime expressif : variation de volume plus que d’état. Beethoven conclut ce programme avec la célèbre Sonate op. 111. Le premier mouvement affirme un dramatisme charpenté mais tenu, à un tempo plus que soutenu. L’Arietta déploie ses variations : rythmes pointés aux accents presque jazzy sans que le chant ne prenne chair. Le discours évolue, mais la parole n’advient pas. Ici encore, tout varie… sauf l’intensité expressive, maintenue dans une même réserve.

Il faudra le bis – le Liebestod de Tristan und Isolde transcrit par Liszt – pour que le piano respire pleinement. Pédale enfin libérée, ligne élargie, lyrisme assumé : l’ampleur surgit, tardive, presque révélatrice.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été joué le 16 février au Théâtre La Criée dans le cadre de la saison Marseille Concerts

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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