La narratrice, dont on ne connaîtra pas le prénom, revient à Maj, village niché dans les Beskides, montagnes du sud de la Pologne aux vallées pittoresques et aux forêts profondes. Elle est accompagnée d’Ann, « belle, calme et appliquée » figure énigmatique venue d’une « lointaine Asie », dont le statut demeure volontairement flou : amie, compagne, muse ?
La femme, que l’on imagine jeune, avait fui ces terres d’enfance après le décès de ses parents. C’est l’approche d’une autre mort, celle de sa grand-mère Róza, qui la rappelle ici. « Tu avais disparu et tu es réapparue », dit la vieille femme, dont la maladie – un cancer – s’entrelace avec le destin de la maison. Tandis que le corps de Róza se défait, les murs, développent de la moisissure. L’odeur de décomposition imprègne chaque pièce, comme si bâtisse partageait la même agonie.
Une symphonie pastorale
Róza aime la nature à l’extrême. Elle accueille dans sa chambre refuge tout ce qui vit : chat, chien et poussins vivent sous sa couette. Elle trace pour les fourmis, qui colonisent la cuisine en couches mouvantes, des lignes de thé sucré qui les guide jusqu’à sa chambre pour les sauver de l’extermination de son mari : « Tu es un monstre, un bourreau », lui reproche-t-elle. De même, les insectes volants trouvent chez la grand-mère un sanctuaire. Elle protège aussi, avec un dévouement guerrier, sauterelles et taupes lors de la récolte du foin. Cette communion avec le vivant fait de ce roman une symphonie pastorale autant qu’une veillée funèbre dont on pressent déjà les premières notes du Requiem.
Bien sûr, Róza refuse de manger la viande des animaux de l’abattoir industriel voisin qui « ne s’arrête jamais ». Les vaches beuglent sans fin, leur sang s’écoule, leur odeur de mort imprègne l’air. Il est aussi le symbole d’une prédation qui grignote le monde rural. Le village se vend morceau par morceau : « nous perdons nos forêts et nos terres agricoles, nos parcelles de terrain constructibles, nos taillis de bouleaux et nos prés ».
Le récit pullule de cette vie animale en train de disparaître : un bouvreuil, des grives draine, une salamandre, une renarde, un faisan au cri si déchirant que « tout ce qui est fragile en moi s’en trouve bouleversé », écrit la narratrice. La nature beskidienne déploie sa luxuriance étrange : un prunelier, des coulemelles, le noyer derrière la maison, des pommiers sauvages, protégés comme dans une bulle par une brume qui envahit tout d’un voile de beauté et de désespérance.
Capteurs de lumière
Avec Vorace, Lebda signe un premier roman délicat et lyrique, dédié « À la perte… Et aussi aux oiseaux » qui prolonge avec bonheur le parcours de poétesse qu’elle a développé dans six recueils. Salué par Olga Tokarczuk (prix Nobel de littérature 2018), ce roman, publié en 2023 en Pologne a déjà reçu de nombreux prix littéraires.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Vorace de Malgorzata Lebda
Éditions Noir sur blanc - 23€
Parution le 15 janvier





