mercredi 30 novembre 2022
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Des femmes noires

Deux fois primé à la Mostra de Venise, « Saint Omer », superbe film d’Alice Diop, est sélectionné pour représenter la France aux Oscars

Une femme noire s’avance dans la mer, un enfant dans les bras, la nuit alors que s’amplifie le bruit des vagues. Une femme s’éveille, regard tourmenté, après un cauchemar. Un amphi rempli d’étudiants, visages attentifs, tendus vers l’écran où défilent des images d’archives de femmes tondues à la Libération, accompagnées d’un extrait d’Hiroshima mon amour de Marguerite Duras… « O douleur, je suis perdue dans la nuit ». Une professeure de littérature et romancière, Rama, part à Saint Omer assister au procès d’une femme accusée d’avoir tué sa fille de 15 mois. Ces images, comme mises en miroir dès le début du premier film de fiction d’Alice Diop, Saint Omer, en donnent un peu la clé. Regards de femmes sur des femmes.

Qu’est-ce qu’être mère ?

Alice Diop était connue jusqu’alors pour ses documentaires courts et longs dont Nous, prix du meilleur documentaire à la Berlinale 2021. Et c’est bien le réel qui a inspiré Saint Omer : une photo, d’abord, que la cinéaste a vue dans Le Monde, devenue une sorte d’obsession. Un cliché de Fabienne Kabou, sénégalaise comme elle. Elle va donc en 2016 assister au procès de cette femme qui a tué son enfant métisse. Fabienne Kabou devient Laurence Coly. Alice Diop a reconstitué son procès à partir de ces minutes mêmes ; nous y assistons en même temps que Rama que bouleverse profondément la vie de cette femme. Qu’est-ce qu’être mère ? De quelles douleurs, de quels non-dits héritons-nous ? Le film se bâtit autour de ces deux personnages, celle qui ne sait pas pourquoi elle a tué son enfant, celle qui veut tenter de comprendre, si quelque chose peut être compris. Dans sa chambre d’hôtel, elle regarde, sur son ordinateur, Maria Callas tuant ses enfants dans le Médée de Pasolini… Au fil des heures, au fil des jours, au tribunal, des regards s’échangent.

Blessures intimes

Le visage souvent impassible, Laurence Coly, interprétée magistralement par Guslagie Malanda, dans un langage soigné, évoque son adolescence, ses rêves, ses aspirations contrariées par sa famille, son amour pour un homme de 30 ans son ainé et surtout sa grande solitude. Kayije Kagame joue avec retenue Rama qui peu à peu change, prenant conscience de ses blessures intimes. Dans une mise en scène parfaite, la caméra de Claire Mathon capte les émotions de tous ceux qui témoignent, de ceux qui assistent, de celle qui dit et de celle qui écoute. Les plans du visage de Laurence Coly devant les boiseries ocres de la salle d’audience ont la beauté de tableaux. « Les premières références que j’ai envoyées à Claire Mathon étaient des tableaux. Il y avait La Ferronnière de Léonard de Vinci, certains tableaux de Rembrandt, des modèles noirs peints par Cézanne, et puis un tableau qui m’a beaucoup frappé au MET, Grape Wine d’Andrew Wyeth, le portrait d’un vagabond noir, peint comme aurait pu l’être un tableau de Titien. » Et c’est avec le visage d’Aurélia Petit (l’avocate) lors de la plaidoirie, face caméra, que nous quittons la salle de tribunal, bouleversés. Le film nous interroge, nous traverse et remet peut-être en question nos certitudes.

ANNIE GAVA

En salle le 23 novembre

Alice Diop présente Saint-Omer le vendredi 25 novembre à 20 heures aux Variétés, Marseille.

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