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Brûler grand, brûler tout

Juliette Oury raconte la chute d’Émilie, magistrate épuisée par un système qui la dépasse, et dévoile avec force la mécanique implacable du burn-out

Émilie est magistrate du parquet, substitut du procureur dans une petite ville du Doubs. Elle adore son métier, elle y croit, elle veut être utile. Mais la réalité la rattrape :
elle bosse 100 heures par semaine, elle dort avec son téléphone, mange avec son téléphone, « baise » avec son téléphone. La moindre sonnerie est un ordre : garde à vue, conjoint violent, mineurs en fugue, stup’, urgence judiciaire, mails, double appel, décisions à prendre…

« Des constellations de misères grandissaient, scintillaient et éclataient dans mon cerveau », éprouve-t-elle. Toujours absorber. Au début, elle se sent forte, indispensable, « excitée comme du désir ». Puis, elle s’effondre. Petit à petit, son corps lâche. Trous noirs, paralysies. Un jour, elle est incapable d’écrire un simple mail. Un autre, elle s’évanouit sur un parking. Dans un style vif, alerte, haché, ce roman – qui aura pour beaucoup de lecteurs un air de documentaire – nous fait ressentir la dégringolade qui s’annonce : le souffle coupé, le corps pris dans du béton, « l’impression d’être dans la queue pour l’abattoir ». Si elle se tait, Mehdi, son compagnon, voit tout. Il s’inquiète. Le mot est lâché : « burn-out » littéralement « griller de l’intérieur ».

Souffrance systémique

On retrouve notre héroïne dans un centre un peu new age, qui accueille ceux qui ont craqué. Émilie accepte de s’y rendre pour une semaine. Là, elle rencontre d’autres personnes en lambeaux : Christine, broyée par un fonds d’investissement, Mathilde, RH devenue secrétaire générale dans un hôpital psy, Virginie, infirmière dans un hôpital public, rincée, Éliane, travailleuse sociale proche de la retraite, usée par une vie d’enfance en danger et Alexandre, seul homme, persuadé de ne pas être à sa place, arrogant et sceptique qui juge et toise les « pauvres femmes » qui l’entourent. Toutes partagent leurs symptômes, leurs colères, leurs humiliations professionnelles, leur culpabilité aussi de laisser tomber : « Parce que je sais ce que ça voudrait dire, une personne en moins au parquet, pour les justiciables et pour mes collègues ».

En s’écoutant, elles prennent conscience que leur souffrance n’est pas individuelle mais systémique à l’organisation du travail dans un monde capitaliste : harcèlement, reporting, incivilités quotidiennes, les deadlines, les TTU (très très urgents), les ordres et les contre-ordres : « on se gratte toutes là où ça nous a fait mal, comme si arracher nos croûtes, comme si comparer nos prurits allait nous soulager. On jette tout ça au milieu du salon, et quand Alexandre propose “les syndicats”, Éliane, une autre pensionnaire, le fusille du regard ».

Au fil des témoignages et des fissures qui s’ouvrent chez chaque personnage, Brûler grand démontre combien l’épuisement n’est jamais une faiblesse personnelle mais le symptôme d’un système qui déraille qui consume les individus : brutalement ou à petit feu.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Brûler grand, Juliette Oury 
Éditions de l’Observatoire - 21 €
Parution le 9 janvier
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