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AccueilÀ la Une« La liberté ne se mange pas »

« La liberté ne se mange pas »

De la Bulgarie communiste aux États-Unis, Porter la faute est le récit de trois générations de femmes en proie aux violences et aux désillusions

Le récit s’ouvre aux États-Unis aux alentours des années 2015. Yana, jeune bulgare, née après la chute du mur de Berlin est arrivée dans le cadre du Summer Work Travel. Présenté comme un « programme d’échange culturel », il se traduit dans les faits par des emplois précaires qui visent à « nettoyer des chiottes ou faire la plonge en Amérique ». Comme beaucoup avant elle, Yana décide de rester clandestinement dans le pays. Elle travaille comme serveuse et femme de ménage.

Un soir, elle est témoin d’un accident mortel de vélo impliquant une autre immigrée d’Europe de l’Est. Cet événement met en lumière la vulnérabilité sociale des travailleurs étrangers dans le pays. Sans argent pour se payer une voiture, leurs horaires rendent aussi impossibles des déplacements en transports en commun. À bicyclette, ils risquent quotidiennement leur vie « pour des Nike, des culottes Victoria’s Secret, aller à Las Vegas ou payer leurs études », constate la narratrice avec cynisme. Ce choc déclenche des souvenirs chez Yana qui va retracer l’histoire de trois générations de femmes confrontées à des violences politiques, sociales et domestiques.

Promesses trompeuses

Eva, la grand-mère, a vécu sous le régime communiste d’après-guerre. Elle n’a pas pu suivre son premier amour enfui à l’Ouest et s’est mariée par défaut à un autre homme. Femme au grand cœur mais pétrie de préjugés, elle se montre critique envers le passé politique de ses parents, réputés fascistes, tout en exprimant une aussi grande hostilité à l’égard des communistes.

Sa fille, Lili, mère de Yana, est médecin. Rude, rigide, elle se bat pour élever « à la dure » la petite Yana dont le père, médecin lui aussi, se noie dans un « alcool qui tue les souvenirs qui palpitent comme une plaie infectée ». Le couple parental illustre la génération qui a vécu de plein fouet la désillusion post-communiste.

Après la destitution de Todor Jivkov, le 10 novembre 1989, la Bulgarie rêve d’un nouveau départ mais va entrer dans une longue période de transition marquée par la crise. « La liberté ne se mange pas », déplore Lili, qui s’use dans une vie où la misère suinte de partout : « dans la nourriture, les draps, les chaussures ».

Devenue jeune adulte, Yana, tente l’exil. « Avant de grandir, je ne savais pas à quel point nous étions pauvres » déplore-t-elle. Mais les États-Unis se révèlent aussi une promesse bien trompeuse. Les immigrés sont exploités, utilisés pour les basses œuvres dans un pays « sans cafés ni bancs publics » et dans lequel on ne peut même pas trouver le réconfort de s’attarder pour parler avec quelques amis, se désespère Yana. L’illusion occidentale est disséquée, « l’horreur de tout conte de fées se cache dans ce qui est écrit en petits caractères » ironise la jeune femme. Ce récit, qui se développe entre la Bulgarie et les États-Unis, passé et présent, jour et nuit, est fort, puissant porté par une plume sans complaisance, lucide et affûtée.

À tout juste 31 ans, Elmy s’impose déjà comme une magnifique autrice. Écrit durant ses années universitaires, Porter la faute a reçu en 2022 le prix bulgare de la littérature émergente.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Porter la faute, de Joanna Elmy
Le Bruit du Monde - 23 €
Deux rencontres avec l’autrice (qui parle français) :
30 janvier, 18 h, à la librairie Jeanne Laffite – Les Arcenaulx, Marseille.
31 janvier, 17 h, à la librairie Le Chant du monde, Aix-en-Provence.
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