Stay of a broken heart de Johny Cash, une rue miteuse la nuit, un cabaret où de jeunes femmes à moitié dénudées se maquillent dans des loges. C’est ainsi que démarre Le Chasseur de baleines du réalisateur russe Philip Yuryev. L’une d’elles traverse un couloir qui l’emmène dans une chambre aux voiles roses. C’est là qu’elle se filme, excitant tous ceux qui, au loin, se connecteront. Et parmi eux, très loin, dans un petit village isolé dans l’oblast de Pskov, non loin du détroit de Bering, des chasseurs de baleine, dans leurs tenues sombres, debout devant l’écran, hypnotisés par cette apparition. Lyoshka (Vladimir Onokhov) et Kolya (Vladimir Lyubimtsev) sont deux amis à peine sortis de l’adolescence, très travaillés par le sexe : « Tu crois qu’il y a des prostituées à Anadyr ? … Tu peux mater des meufs sur des webcams ! » C’est ce que fait Lyoshka quand il n’est pas en mer pour la chasse aux baleines et quand il n’y a pas de coupure d’électricité. Il veut retrouver cette fille blonde dont l’image l’a émoustillée, Hollysweet 999. Il en est tombé amoureux. Naïf, il est persuadé de vivre avec elle, par écran interposé, une grande histoire ; il lui parle, apprend des rudiments d’anglais pour lui déclarer son amour. Un rêve qui lui permet aussi d’échapper à un avenir tout tracé, une manière de se penser ailleurs. Ailleurs, c’est l’Alaska puis Détroit où semblerait se trouver la cam- girl. Une illusion qui lui permet de vivre autre chose que cette routine qui l’attend. Partir, c’est ce qu’il va faire après une bagarre violente avec Kolya. On vous laissera découvrir le voyage de Lyoshka, avec ses obstacles, ses mauvaises rencontres, et ses mirages dont une séquence magistrale où dans un paysage aride trônent d’immenses carcasses d’animaux.
Les plans de son voyage à travers des contrées désertiques sont superbes tout comme son visage filmé comme un paysage. Les séquences de pêches, telles des plans documentaires sont annoncées dès le début du film par un étonnant tableau vu du ciel : une baleine morte sur la plage autour de laquelle des hommes s’affairent. Pour son premier long métrage, Philip Yuryev a choisi de travailler avec deux jeunes acteurs non professionnels, repérés dans un orphelinat de la région de Tchoukotka, qui ont su rendre sensibles les interrogations de ces adolescents. « L’adolescence est un moment où l’on traverse des sentiments comme la solitude ou la tristesse, où l’on cherche sa place. Le thème du premier amour nous permet de nous identifier au personnage, car il est universel. À mon sens, ce n’est pas un film sur la région de Tchoukotka, ce n’est même pas un film « russe » : c’est avant tout un film sur l’adolescence, que tout le monde peut comprendre.
Un premier long métrage prometteur qui nous invite à décaler un peu notre regard.
Annie Gava





