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L’Œuvre invisible : Le cinéaste qui effaçait ses traces

Avril Tembouret et Vladimir Rodionov méditent sur l’échec créatif d’un cinéaste inconnu dont les désirs étaient trop grands pour la réalité

Connaissez-vous Alexandre Trannoy ? Sans doute pas. Comme la plupart des gens. Même cinéphiles. Il a pourtant travaillé avec Jean-Claude Carrière, Claude Lelouch, Michel Boujut, Edouard Baer, Jacques Perrin, Lino Ventura, Anouk Aimée.

Réaliser un film sur un cinéaste inconnu qui n’a jamais terminé un seul film, n’a laissé derrière lui aucune bobine, aucune trace à la Cinémathèque française. Reconstituer son itinéraire à partir de rares photos, de quelques croquis de story board, de bribes d’articles sur des journaux d’époque, d’un vieux ticket de ciné, de témoignages. Collecter les anecdotes et se perdre en conjectures, c’est le projet assez fou, voire casse gueule, entrepris par Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, après une promesse faite à Jean Rochefort, ami de jeunesse d’Alexandre. Jean Rochefort leur avait parlé du « personnage ». Car Trannoy d’emblée est un personnage. La personne qu’il fut, est mystère et fiction. On ne peut l’appréhender que par l’imagination et l’empathie.

Génie ou imposteur ? Artiste maudit poursuivi par une malchance absolue ou mystificateur autodestructeur. Idéaliste ou malade mental ? Don Quichotte flamboyant ou cinéaste raté ? Le sujet se dérobe sans cesse, irréductible.

Les réalisateurs enquêtent : petites réussites, échecs souvent de leurs patientes investigations. Indice après indice, ils arrachent à l’oubli des fragments de vie. Ceux qui ont croisé Trannoy racontent… encore sous le charme, perplexes, ou furieux à l’instar de Robert Ackerman qui des années après, ne lui pardonne pas d’avoir brûlé tous les rushes du film qu’il produisait.

On va de la Croisette à Sunset Boulevard, de Paris au Salvador. Les films ne sont que des listes de titres. Le premier L’homme de l’aube flambe dans le brasier d’une voiture accidentée avant sa projection au festival de Cannes 1954. Il sabote The Last Point, un projet à Hollywood avec son idole de toujours Marlène Dietrich. Le Marin de Gilbraltar s’arrête après quelques jours de tournage. On le retrouve à Cinecittà cabriolant derrière Giuletta Masina. Il y aurait volé des bouts de pellicules vierges sur les bobines de La Strada ! Jusqu’à la fin de son parcours où il s’identifiera à Stanley Kubrick pour tourner un Napoléon à Fontainebleau, tout, dans sa vie, est inouï ! Inouïe aussi, alors que sa réputation de ne jamais finir un film est déjà établie, sa force de conviction pour embarquer dans ses rêves, producteurs et acteurs de renom.

Trop fou pour être vrai ?

On se prend à douter de ce qui est raconté là : n’est-ce pas une fiction déguisée en documentaire ? Et les syndromes d’imposture et d’inabouti vont-il rejoindre le film de Tembouret et Rodionov ? Leurs propres financeurs s’inquiètent. Mais Rochefort insiste. Et qui peut résister à Rochefort ? A côté d’une narration menée en off par Avril Tembouret, la voix chaude du grand comédien est au cœur de cette recherche. Pour Jean Rochefort, mort avant la fin du tournage, le film restera aussi inachevé que ceux de Trannoy.

L’œuvre invisible est un bonheur. Ce n’est pas seulement le portrait d’un cinéaste qui vivait dans des films qui n’existaient pas, mais aussi l’hommage à un cinéma disparu, une ode à l’amitié et à la force de la passion. Que reste-t-il d’un désir qui ne s’est pas concrétisé en œuvre ? Pour être invisible, l’œuvre n’a-t-elle pas existé ? Quelle folie ! commente Rochefort en évoquant les extravagances d’Alexandre, avec un mélange d’affection, de regret, de nostalgie, d’admiration. Alexandre Trannoy réussira sa mort présumée, disparaissant en 1980, dans un vol de reconnaissance au-dessus Pacifique, sans laisser de traces.

ELISE PADOVANI
L’œuvre invisible de Avril Tembouret et Vladimir Rodionov

En salle le 8 avril

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