Cité queer. Pourriez-vous décrire ce qu’est Rakata et comment ce projet a vu le jour ?
Tomè. Rakata est un projet qui, pour l’instant, se traduit par des soirées de perreo (style de danse issu du reggaeton), mais qui aspire à être bien plus que cela. Il est né de notre envie d’organiser les soirées que nous aimerions voir à Marseille. Donc proposer, depuis nos identités et nos militantismes féministes et queer, des espaces plus libres, inclusifs. Parce qu’on veut que le lieu soit ouvert à tous·tes, que chacun·e vienne comme iel veut, s’habille comme iel veut, et puisse danser comme iel veut, les seins nus, et que rien ne lui arrive.
Wanda. Rakata, c’est un mélange de plusieurs styles musicaux. On ne veut pas se limiter uniquement au reggaeton. Parfois, je joue du reggaeton, mais aussi du dembow, du merengue, de la cumbia ou de la guaracha. Nous venons du monde du neoperreo, le nouveau reggaeton, féministe et queer, et nous avons constaté que cette identité manquait à Marseille. Et à Marseille, qui est une ville immense, inclusive et militante, on s’est dit : « Bon, cette ville est ouverte à ce projet. » C’est aussi important pour nous de travailler avec des artistes locaux. Nous sommes entièrement autogérés, et quand on n’a pas de structure pour nous soutenir, c’est aussi très difficile de faire venir des artistes de l’extérieur. Nous avons donc décidé de mettre en avant et de donner du travail d’abord aux artistes locaux et latino-américains de Marseille.
Vos événements véhiculent des messages politiques et sociaux. Que souhaitez-vous transmettre, quel espace souhaitez-vous créer ?
Andrea. Je pense que si ce collectif me tient tant à cœur, c’est parce qu’il a un sens, une profondeur. Il y a un avant, un pendant, un après Rakata, et un sens global. C’est aussi mettre en avant l’aspect rituel qu’a la fête pour les Latinxs, qui fait partie de notre ADN. Même si c’est pour le plaisir, les lieux de fêtes sont sacrés dans notre héritage ancestral.
Wanda. On s’est retrouvé·es et on s’est dit, des soirées pour s’amuser, il y en a déjà plein. Et on s’est demandé : « Comment peut-on aussi donner une tournure politique à la fête ? » Nous nous sommes dit : « organisons une fête le 8 mars ». Nous voulions vraiment que le 8 mars soit l’occasion de dire « Rakata est politique » et qu’à partir de maintenant, chaque création et chaque performance s’inscrive dans une problématique sociale qui nous touche tous·tes.
Tomè. Lors de l’édition suivante, une femme transgenre avait été assassinée en Colombie, et on s’est dit : « On a envie de parler de ça, du deuil de la communauté trans, de la résilience, du pouvoir ». Pour notre soirée au Talus en juillet, la situation commençait à se dégrader avec toutes les questions liées à la persécution des migrant·es aux États-Unis et dans le monde. On a voulu parler de la colonisation, du pouvoir des communautés autochtones d’Amérique latine. À Halloween, on a parlé des féminicides, de la terreur des structures hétéro-patriarcales…
Wanda. Je pense que ce que nous proposons avec Rakata – et c’est pour ça que nous prenons autant soin de cet espace safe – c’est de nous libérer. C’est vraiment une question de libération et de reconnaissance de nos corps comme sacrés. À travers la performance, les ombres, nous qui sommes nu·es. Alors, nous essayons aussi de proposer cela aux gens qui viennent.
Tomè. Cela va de pair avec le fait que nous avons été confronté·es à des situations de violences sexuelles, lors de soirées Rakata, en particulier lors de celle du 8 mars. Nous avons donc commencé à travailler avec le collectif NousToutes, pour mettre en place des rondes de sécurité, afin de nous assurer que tout se passe bien.
Comment vous a reçu Marseille ?
Tomè. À la première soirée, il y avait plus de monde que d’abonné·es sur Instagram. C’était complètement fou. On a un petit groupe de fidèles, mais aussi toujours de nouveaux visages, de tous horizons.
Andrea. Depuis mon arrivée, je sens que Marseille est un endroit où je peux entreprendre quelque chose et que ça va marcher. Il y a du monde pour tout, c’est une terre fertile, un endroit propice pour faire grandir des « bébé projets ». Cette ville fonctionne vraiment comme un port où se rencontrent de nombreuses communautés, et nous nous comprenons les un·es les autres. J’ai l’impression que c’est une ville qui ouvre ses portes. Mais il manque des espaces pour accueillir tout ce qui est en train de se créer.
À quoi peut-on s’attendre pour la soirée au Petit Cab ?
Andrea. Pour le Petit Cab, comme l’espace est beaucoup plus grand, nous avons investi dans une nouvelle structure scénique. Le spectacle sera un mélange de tout ce que nous avons fait jusqu’à présent, comme on est en mars, on retrouve quelque chose de la soirée du 8 mars. Ce sera intense, avec beaucoup de joie, beaucoup de rage, une présence forte.
Rakata donne une soirée au Petit Cab samedi 28 mars (Friche de la Belle de Mai)
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR PAULINE LIGHTBURNE
Rakata : deux ans de fêtes inclusives
Les soirées Rakata sont de véritables propositions artistiques : un mélange de styles musicaux latino-américains traditionnels et contemporains, de danse, de performances, de jeux d’ombres et de lumières. Après une première soirée au Plan de A à Z en avril 2024, Rakata investit Le Talus, le Boum, le Molotov, le MS Club lors du Festival Calor Méditerranée, mais aussi Dijon, au festival Queer Meine Liebe.
La collective, qui collabore régulièrement avec des artistes locaux latinxs, est composée de Tomè, co-fondateur, chorégraphe et performer résident et vidéaste ; WandaWitt, co-fondatrice, DJ résidente et productrice ; Rafiki, co-fondateur, scénographe et créateur lumière et régie ; et Andrea, performeuse résidente. Après sa soirée du Petit Cab samedi 28 mars, Rakata se produira prochainement au festival Le Bon air. P.L.






