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La Mémoire trouée

Avec Clara Freschel et Anna Chirescu, la danse scrute les zones d’ombre d’histoires familiales marquées par l’exil

Présentées le 2 avril à Klap, Kafka – Fragments et Kata s’inscrivent dans des trajectoires différentes mais partagent un même point d’ancrage : une histoire familiale marquée par la séparation et la rupture.

Dans Kafka – Fragments, Clara Freschel entre dans Kafka par éclats. Des bribes de journal, des mots en allemand, des inflexions yiddish, des motifs qui reviennent, se heurtent, bifurquent. La pièce avance ainsi, par fragments, au plus près d’un imaginaire de l’angoisse, du ressassement et d’une folie qui affleure. La guitare et l’électronique de Jean-Marc Montera travaillent le mouvement, le déplacent, le mettent en tension. Quelque chose insiste, se défait, repart. Puis la pièce se ferme sur un autre régime de présence : le témoignage filmé de Ruth, tante de l’interprète, rescapée d’Auschwitz, racontant sa séparation d’avec son père, puis d’avec sa mère, au moment de la déportation. Après les éclats, cette parole arrive comme un seuil. Elle ne résout rien ; elle laisse au contraire la pièce au bord de ce qui, enfin dit, n’en demeure pas moins irréparable.

Faire face

Avec Kata, Anna Chirescu part d’un autre héritage : celui d’un père qui a fui la dictature de Ceausescu. Ce qui se transmet ici passe par le corps, par une pratique – les arts martiaux –pensée comme un mode de défense. Le mouvement s’organise à partir de gestes appris, répétés, tenus, dans une logique de préparation et de réponse. Mais la pièce ne s’y limite pas. Elle laisse apparaître autre chose : la volonté de réintroduire de la danse – la hora – dans cet ensemble contraint. Pas comme une forme installée, plutôt comme une tentative, une direction possible, qui reste en tension avec ce qui précède. Une image interviendra ici aussi : des hommes enchaînant des poses de karaté sur une plage de Bucarest.

Clara Freschel dansait le surgissement du souvenir, l’angoisse, la paranoïa précurseuse de Kafka, le ressassement. Chirescu place ces états dans une autre écriture : plus cadrée, plus retenue, mais traversée par la même inquiétude et une belle inventivité – mention spéciale à l’histoire introductive d’une rencontre amoureuse narrée par… un coing. Et déroulé par un corps lui aussi mûri et doré par une vie qui point et bombe son – joli – ventre.

SUZANNE CANESSA

Kafka – Fragments et Kata ont été dansés le 2 avril à Klap – Maison pour la Danse, Marseille.

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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