mercredi 7 janvier 2026
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AccueilCinéma Avec Thomas Ellis

 Avec Thomas Ellis

Le réalisateur de Tout va bien parle de la genèse de son film et de ses choix. Zébuline l’a rencontré à l’occasion d’une projection en avant- première de son documentaire qui sort le 7 janvier 2026

Comment est né ce film, Tout va bien, où vous abordez la question des mineurs non accompagnés  (MNA) ?

Je suis Marseillais. Avant j’habitais en Inde ; j’étais journaliste durant 15 ans. Je suis revenu à Marseille et je voulais faire un documentaire. Plus long. Je m’étais déjà intéressé  aux Mineurs Non Accompagnés et, en rentrant en France, je me suis rendu compte que lorsqu’on parlait d’immigration, on pensait toujours aux problèmes. C’est important certes, de parler des gens qui meurent en mer, des gens qui n’ont pas de papiers ; mais j’ai l’impression que parfois on fait un amalgame, du moins certains médias, entre délinquance et immigration. Et quand je suis allé rencontrer ces jeunes, dans les foyers, dans les hôtels, j’ai vu des jeunes qui apprenaient une langue, un métier, qui essayaient de se créer une nouvelle vie, chez nous, à Marseille. Je me suis dit que cela n’était jamais raconté

L’écriture

Aviez-vous dès l’écriture l’idée de suivre cinq adolescents ou est-ce à partir des rencontres que vous avez faites ?

Je savais que je voulais filmer plusieurs jeunes, pas forcément cinq, à différentes étapes, dans des situations différentes, qui venaient d’arriver ; je voulais qu’il  y ait une fille, des jeunes qui ne parlaient pas du tout français et aussi un jeune en fin de parcours. Le 1er que j’ai rencontré, c’est Junior, en décembre 2019, dans un hôtel du Pharo. Il revenait du lycée hôtelier, tout beau, en costume-cravate et dans cet hôtel du Pharo, un peu miteux, il s’est changé devant tout le monde : il a mis sa tenue de foot, et il a dit : « Moi, je serai joueur professionnel ou serveur au Piazza Athénée ! »Sa détermination m’a marqué et on est resté en contact. On  a appris à se connaitre et il a accepté de participer au film. En mars 2021, j’ai rencontré Aminata : pendant la COVID, j’avais mis en place des ateliers d’écriture et de jeux. Cela m’a permis de mieux comprendre leur  histoire, d’avoir une relation différente que quelqu’un qui filme. Cela permettait de créer des activités avec des associations. Aminata a participé à ces ateliers. Je leur demandais comment ils s’imaginaient dans le futur. Les garçons disaient : «  Moi, j’aurai une grosse voiture  et une femme au foyer » Aminata s’est rebellée et a dit : « Moi je veux être indépendante, libre ! » Elle avait 15 ans et demi ;  sa détermination m’a impressionné et je me suis dit que c’est elle que je voulais filmer. Je l’ai suivie au collège Monticelli où elle était scolarisée. Je cherchais un jeune qui ne parlait pas français et j’ai trouvé Khalil et son franc sourire, hyper dynamique. Abdulaye et Tidiane  qui étaient dans la rue et venaient d’arriver ont accepté qu’on raconte leur histoire.

Confiance et intimité

Comment avez-vous construit la confiance et l’intimité qu’on sent dans le film ?

Avec le temps. On a appris à se connaitre pendant quelques années, moi à comprendre qui ils étaient. Il y a eu beaucoup de temps pour la préparation, , beaucoup de rencontres avec les bénévoles, avec les éducateurs, et beaucoup de temps de tournage : du 13 septembre 2022 au 16 juillet 2024

Les choix

Le documentaire est très bien construit : la présentation des cinq adolescents, avec leur parcours, puis leurs lieux de vie, leurs démarches administratives, leurs lieux d’apprentissage, leurs confidences…On sait que les documentaires s’écrivent au fur et à mesure du tournage. Qu’aviez vous écrit au départ ?

Je n’ai pas écrit grand-chose et souvent c’était très mal écrit : on n’a pas eu les aides du CNC. C’était très compliqué : les gens n’arrivaient pas à voir le film. Je connaissais les étapes importantes mais entre ce qu’on écrit et ce qu’on tourne, ça n’a rien à voir. Il y avait cette idée de plonger les spectateurs dans la vie de ces jeunes et comme c’est un film de cinéma, de les mettre dans des émotions, des sensations, dans le monde intérieur de ces jeunes, leurs rêves, leurs cauchemars.

Quel a été le moment le plus fort ou le plus marquant  pour vous ?  Pour moi, c’est le moment où Aminata met les choses au point avec sa mère au téléphone.

Aucun moment particulier. Tout le tournage : des moments hyper doux, hyper forts, drôles ou tristes. Ce sont ces moments de vie, ces deux années, et même plus, avec ces jeunes qui m’ont touché.

 Y a-t-il eu des moments où vous avez douté ?

On doute tout le temps : on tourne et on ne sait pas si c’est bien, si c’est intéressant, si c’est touchant et au montage, on doute encore car lorsqu’on a presque 350 heures de rushes pour faire 1h 26 de film !!!On doute tout le temps !

Filmer le réel

Il y a bien sûr des Mineurs Non Accompagnés qui continuent à vivre seuls, dans la rue ; plus de 300 à Marseille. Ne craignez vous pas qu’on vous reproche de voir la vie en rose ?

Je ne vois pas la vie en rose ! C’est le spectateur qui voit la vie en rose ! J’ai filmé des Jeunes Non Accompagnés, qui vont à l’école. C’est la vie normale des jeunes. Rien n’est en rose ! C’est hyper positif, se disent souvent les gens mais non ! J’ai juste filmé la réalité, ce qui se passait. Les cas de MNA qui sont dans la rue, c’est un autre sujet. Ce n’est pas le sujet du film.

Cadrage et de lumière

Votre mise en scène est soignée. Aviez vous déjà travaillé avec le directeur de la photo, Bastian Esser et que lui avez vous demandé pour Tout va bien ?

Je préfère parler de cadrage, de lumière. Ce qui est mis en scène, ce sont les rêves et les course en vélo. Le reste est pris sur le réel. Ce qu’on voulait avec Bastian, c’était pouvoir filmer avec une caméra de cinéma qui permette de faire de ces jeunes des héros de cinéma. Je voulais qu’on filme avec un objectif de 50mm, ce qui fait qu’on est très proche. Je voulais qu’on soit happé par l’intériorité de ces gamins. Les visages sont énormes à l’écran. On savait que ça allait bouger, qu’ils allaient sortir du cadre, que ça allait montrer la vie, la vitalité de ces ados. On a fait aussi très attention à la lumière : avec de petites choses comme éteindre une lampe, mettre quelque chose de noir sur une ampoule, fermer un rideau. Atténuer la lumière pour que les couleurs ressortent…

La musique

Pour la musique qui accompagne les moments forts du film, comment avez-vous travaillé avec Jeanne Susin et Oleg Ossina ?

L’idée était de mettre les spectateurs à la place de ces jeunes. Un outil facile à travailler ; la musique et le son. Le son direct, la musique et le Sound design ne devaient qu’une seule bande son. Je voulais un thème musical qui revienne, permettant de faire le lien entre les 5 personnages. J’avais demandé à Jeanne de travailler sur quelque chose qui soit énergique comme l’adolescence et qu’il y ait aussi de la mélancolie. Un peu comme la musique du film de Truffaut, Les 400 coups, version 2025 ! Très rapidement elle a trouvé ce thème modal, inspiré de musique,  indienne, africaine. Il nous fallait aussi créer des sensations sonores, de la matière, presque physique. Jeanne voulait un orchestre pour cela. J’ai écrit à l’Opéra de Marseille et ce qui est fabuleux, c’est qu’il a été d’accord. On m’a dit que j’étais le premier réalisateur de l’histoire de l’Opéra de Marseille à demander de faire la musique d’un film. On a pu enregistrer au GMEM à la Friche avec l’Opéra et le Chef d’orchestre Leo Margue (Victoires de la Musique 2024). On a travaillé sur des matières : il y a des moments symphoniques, des moments où on a demandé aux contrebassistes de caresser leur instrument, de plaquer, frotter les cordes, aux instruments à vent de tapoter etc.  De l’artisanat !  

Changer le regard               

Ce film changera assurément le regard de certains ? Avez-vous prévu d’organiser des séances avec des associations qui sont sur le terrain et se battent pour une meilleure prise en charge des MNA

Le film est soutenu par plein d’associations qui accompagnent le film. L’idée est bien sûr de changer le regard. Si le cinéma a une fonction, c’est bien de rendre visibles  les invisibles, de montrer ce qu’on ne peut pas voir, de déplacer le regard. Presque 10000 lycéens et collégiens ont déjà vu le film !

Le film sort en salles le 7 janvier 2028 et bien sûr vous allez l’accompagner

Entretien réalisé par Annie Gava le 9 décembre 2025

Lire ICI la critique du film

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