Le choix d’un film d’ouverture est toujours délicat. Il donne le la, cherche choc ou adhésion ou les deux. Ce fut El 47 de Marcel Barrena – en compétition, par ailleurs, pour l’Horizon d’or. Un film qui, s’il ne s’inscrit pas dans le focus du cinéma au féminin -épine dorsale de la programmation 2025, reprend les valeurs défendues par CineHorizontes, à travers le 7è art et les autres : résistance et partage. Un film émouvant sans sensiblerie. Fort sans tonitruance. Historique mais actuel. Où toute ressemblance avec les faits et personnages existants est revendiquée.
El 47 débute sur la reconstitution d’un épisode peu connu de la migration interne en Espagne. On est en 1958 à Barcelone. Toute une population venue d’Estrémadure et d’Andalousie s’est installée dans la périphérie de la ville. Isolés par leur langue, leur analphabétisme, leur misère, ces Migrants ont acquis des parcelles de terrain sur les hauteurs de Torre Baró. Sans autorisation de construire. Sauf s’ils parviennent à le faire en une nuit. Si, au lever du soleil, la cabane édifiée n’a pas de toit, les policiers la détruiront. Se joue alors un contre la montre poignant et dramatique. Seule la solidarité permettra à ces pauvres gens de braver la loi inhumaine qui leur est imposée. Parmi eux, Manolo Vital (Eduard Fernández) fédère les efforts. Veuf, père d’une fillette prénommée Juana (Zoe Bonafonte), il rencontre Carmen (Clara Segura) une nonne institutrice qui devient sa compagne. Vingt ans plus tard, les voilà installés dans une maison en « dur » mais dont les murs se tâchent d’humidité. Le bidonville s’est « amélioré ». Pour autant, alors qu’il en fait partie, il demeure oublié du développement d’une Barcelone, prospère et moderne, que Manolo, devenu chauffeur de bus sur la ligne 47, parcourt toute la journée.
A Torre Baró, pas d’eau courante, pas d’électricité stable, pas d’école, pas de médecin, pas de pompiers, pas de facteur. Des routes de terre, défoncées rendent l’accès difficile. Pas de transports en commun pour les habitants qui travaillent dans le Centre et doivent parcourir des kilomètres à pied. Certains déménagent quand ils le peuvent. Carmen est lasse. Manolo ne veut pas quitter ce quartier qu’il a contribué à construire de ses mains. Juana est révoltée.
Le Manolo de Barrena n’est pas un révolutionnaire. Il respecte les institutions et se plie devant l’autorité quand il ne peut faire autrement. Mais devant les fins de non-recevoir qui lui sont opposées, il fera un geste, resté dans l’histoire des luttes. Un geste pacifique, fort et efficace : détourner le bus l’El 47 pour faire connaitre Torre Baró aux Barcelonais et désenclaver le quartier.
Une affaire de dignité
Le réalisateur introduit des images d’archives reconstituant la ville de l’époque et joue sur la palette couleur des années 70. Il estompe le discours purement politique de son scénario mais met en perspective le passé franquiste pour imaginer l’avenir avec un personnage comme Juana. Elle ne détourne pas un bus comme son père mais un concert où elle est choriste en interprétant de sa propre initiative, a cappella, l’hymne antifranquiste Gallo Rojo Gallo Negro.
Si Barrena romance la rencontre du chauffeur de bus avec le futur maire de Barcelone, Pasqual Maragall, héroïse sans doute son personnage principal et son entourage, fait de ce bus un symbole à la fois du lien social, du lieu « commun », et de la force de la lutte, c’est pour privilégier l’émotion et affirmer comme Manolo que la dignité, ce n’est pas quelque chose d’abstrait : c’est un toit, l’accès à l’eau, à la lumière, au travail, à l’école. Servi par un casting exceptionnel, El 47 a déjà remporté de nombreux prix dont le Goya du meilleur film et le prix d’interprétation pour Clara Segura.
ELISE PADOVANI
El 47 de Marcel Barrena projeté le 8 novembre au cinéma Gérard Philipe en ouverture du festival Panorama
Retrouvez nos articles Cinéma ici










