mercredi 1 avril 2026
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Dystopie ou réalité ?

Olivier Saccomano et Nathalie Garraud, à la tête du Théâtre des 13 vents à Montpellier, présentent sur la scène du Théâtre Joliette Monde nouveau jusqu’au 3 avril. Un regard acide sur notre contemporanéité. Entretien

Zebuline. Avant Monde nouveau, vous vous êtes intéressé à deux personnages emblématiques de Shakespeare (Un Hamlet de moins et Institut Ophélie). Comment s’est fait le passage du diptyque shakespearien à votre nouvelle pièce ?

Olivier Saccomano. C’est une question de focale. Pour le diptyque précédent, nous étions partis de figures théâtrales qui nous hantaient. Elles nous ont amené à travailler la façon dont le passé (théâtral, historique) hante le présent. C’étaient des pièces pleines de fantômes. Dans Monde nouveau, notre sujet de départ était directement le contemporain, pris dans sa massivité, sa compacité, son aveuglement aussi. C’est une pièce-monde, une pièce-machine qui se règle et se dérègle à partir des forces (du passé et de l’avenir) qui agitent notre présent.

Vous décrivez un monde pris entre néolibéralisme et néofascisme : comment cela se traduit-il dans la langue ? Et sur scène ?
Par une sorte de glissement progressif. Le fascisme contemporain arrive après quarante années de néolibéralisme. Et de l’un à l’autre, il y a une continuité (un imaginaire de l’entreprise, du profit, de la rapacité commerciale), mais aussi une nouveauté, car il arrive à un moment où le capitalisme avoue qu’il n’a pas ou plus besoin de la démocratie. Apparaît alors, dans toute son obscénité, l’arbitraire d’un pouvoir brut, militaire ou financier. Dans un monde néolibéral où tout semble standardisé (tout le monde, du prof à l’entrepreneur, du facteur au médecin, doit remplir de données son petit tableau pour se faire évaluer et alimenter la machine qui va le détruire), surgissent alors des figures monstrueuses. Trump ressemble davantage à la Reine de cœur d’Alice au pays des merveilles qu’à n’importe quel chef d’État des années 1990 ou 2000 en Occident. La pièce et son langage se tiennent à ce point de bascule.

Vous identifiez les personnages de la pièce comme des « figurants anonymes de l’Histoire » : c’est-à-dire ?

Tous les rôles sont des sortes d’« agents » de la machine, à la fois sujets actifs des transformations de la machine et passivement assujettis à ces transformations. Ils n’ont pas de nom ni d’identité fixe. Sur la page, ils s’appellent tous « K » (K1, K2, K3, etc.), comme un lointain souvenir du Procès de Kafka (qui s’y connaissait en machines). Mais sur le plateau, ils ne se nomment pas, trop occupés qu’ils sont à muter en permanence. Ils sont ce que la machine veut qu’ils soient, à savoir interchangeables, remplaçables à loisir. La seule à se donner un nom, mais peut-être l’invente-t-elle sur le moment, est « Alice », qui fait sans doute écho à Lewis Carroll (Alice au pays du monde nouveau…).

Comment avez-vous travaillé sur le rapport au public dans cette proposition ?

Il est la plupart du temps frontal, mais médié par une foule de cadres en bois manipulables, dans une sorte d’analogie précaire de nos écrans quotidiens. Si bien que les rôles s’adressent au public, mais pas seulement. Ils s’adressent à qui veut bien les entendre, les écouter, les regarder, les croire. La frontalité est l’adresse favorite des marchands et des communicants. Mais cette frontalité, dans notre pièce, est comme redoublée. Elle n’est pas directe, pas en contact direct avec le public, tout comme les rôles sont rarement en contact direct entre eux. Notre époque est aussi celle du « sans contact ».

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARC VOIRY

Nouveau monde

Du 31 mars au 3 avril

Théâtre Joliette, Marseille 
En co-programmation avec le Zef – Scène nationale de Marseille

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