jeudi 29 janvier 2026
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AccueilSociétéÉditoEh, oh, vous avez fait philo ? (épisode 2)

Eh, oh, vous avez fait philo ? (épisode 2)

« Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. » 

Après cette semaine … 

où les 15 000 Kurdes de Marseille, terrorisés par ce qui se profile au Nord de la Syrie dans leur territoire autonome, se font traiter de barbares parce qu’ils ont incendié des containers sur la rue de Rome

où des mineurs français, enfants de terroristes de l’État Islamique détenus depuis 8 ans par ces Kurdes de Syrie  pour les crimes de leurs parents, continuent d’être perçus comme une « menace potentielle » par l’Europe

où ICE, milice officielle qui n’a rien à envier à la milice de Pétain, terrorise et tue les habitants d’un pays qui s’est construit par l’immigration, après l’extermination de la population native que les John Wayne d’Hollywood appelaient les Sauvages

où Arno Klarsfeld, citoyen franco-israélien descendant de rescapés de la Shoah propose aujourd’hui d’organiser de « grandes rafles » pour « se débarrasser » des OQTF « comme Trump » le fait aux Etats-Unis

où Martine Vassal accuse de « trafic d’humains » une association qui a sauvé en mer plus de 42000 personnes qui se seraient, sans elle, noyées

où les députés Rassemblement National des Bouches-du-Rhône, front fondé par un SS et un antisémite pluricondamné, portent des gerbes à la mémoire des 16000 raflés de Marseille, devant des associations juives qui leur serrent la main et disent que « l’antisémitisme a changé de visage »…  

Après cette semaine d’enfer sur tous les fronts, où 20000 iranien·nes sont mort·es sans avoir droit aux Unes, la pensée de Claude Lévi-Strauss renvoie la barbarie à une idée qui contamine celui qui la produit, même lorsqu’il le fait pour se défendre. Celui qui « croit à la barbarie » peut à son tour devenir barbare. C’est ce que nous dit, nous répète, une actualité qui contredit notre pensée binaire, notre division campiste du monde en bons et en méchants. 

Renverser, et s’inclure

La phrase et la pensée de Lévi-Strauss ont souvent été rapprochées de celles de Montaigne : « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ».  Pour Montaigne, dans son essai Les Cannibales écritau temps de la découverte des « Indiens » d’Amérique, le concept de barbarie restreint l’idée même d’humanité en désignant par un terme dépréciatif celui qui ne fait pas partie de sa propre tribu. Ou celui qui y a des comportements marginaux. Queer, woke, diraient les trumpiens aujourd’hui.  

L’usage du terme « barbare », déshumanisant, a permis au temps de Montaigne d’exercer contre les « Indiens » une violence présentée comme juste, parce qu’ils n’étaient pas humains, pas chrétiens, et si étranges. Ou pas entrés dans l’Histoire, a dit Sarko des peuples africains dans un discours du temps où il était Président et non repris de justice.  

Montaigne, en humaniste, refuse d’exclure des humains de l’humanité, mais la phrase de Lévi Strauss, écrite au lendemain de la Shoah, ouvre un autre abîme de paradoxes, et de renversements.

Car qui, en 1949, ne « croit » pas à la barbarie des Nazis ? Qui est-il, celui qui prévient, à ce moment-là : croire à la barbarie, c’est ouvrir la possibilité de sa propre barbarie, intime ? 

C’est un juif français, petit-fils de rabbin, professeur de philosophie révoqué par le régime de Vichy en raison de sa judéité. Sauvé par Varian Fry à Marseille et réfugié à New York, ethnologue qui a travaillé sur la parentalité des peuples autochtones d’Amazonie. Un juif sécularisé qui a lu Térence et Cicéron et sait que « rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Un scientifique qui a lu la Bible et son récit de l’Exode du peuple hébreu vers Israël : « Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras car vous-mêmes avez été étrangers dans le pays d’Égypte ».

Une pensée qu’il faut relire pour tenter de comprendre ce monde gouverné par une barbarie contagieuse, qui contamine « d’abord » celui qui y croit.

 Agnès Freschel


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