Zébuline. L’Institut culturel italien a choisi l’expression « Les héritages infidèles » pour nommer cette soirée. Que doit-on comprendre ?
Robert Guédiguian. Je suis très fidèle à l’esprit de ce cinéma-là, « national-populaire » comme disait Gramsci, et Jean Vilar plus tard. Je reste très sensible à ces idées-là, mais on ne parle pas tout-à-fait la même langue, les choses ont changé. Le cinéma ne se fait plus de la même manière. Reste quand même l’essentiel : des acteurs qui jouent un texte et nous racontent une histoire.

Vous connaissiez personnellement Ettore Scola ?
Oui. La dernière fois où il est venu en France pour un débat à Paris, on lui a demandé avec quel cinéaste français il voulait intervenir, il m’a choisi. Il a eu ce jour-là un mot qui m’a beaucoup touché, en réponse à une question du public qui demandait pourquoi moi, et il a répondu avec beaucoup d’humour : « Parce que c’est le meilleur cinéaste italien contemporain. » Nous nous sommes revus plusieurs fois par la suite.
L’esprit de Scola, il subsiste ?
Je vais dire une phrase que j’ai dite dans Mitterrand : « Je crois aux forces de l’esprit ». Même avec la victoire de Meloni, ça ne veut pas dire que l’esprit Scola a disparu. Ça s’est un peu dissout, comme un comprimé d’Efferalgan. Ça ne fait plus corps, ce n’est pas réuni, mais c’est là, en suspension.
L’Institut culturel italien est un lieu de passage et de mémoire. En choisissant de montrer Nous nous sommes tant aimés, quel message tente-t-on d’adresser à la jeunesse marseillaise d’aujourd’hui ?
Que la vie est belle quoi qu’il arrive. Au bout du compte, il reste l’amitié, le message est assez clair.
Est-ce qu’au fond, ce film de Scola, terriblement actuel, ne nous démontre pas que le plus grand risque n’est pas l’échec politique, mais le renoncement intime et le cynisme ?
Oui, bien sûr. Il faut toujours affirmer et faire exister ce qui nous a fondés. La forme peut changer, mais pas le fond des principes. Par exemple, pour moi, le principe de partage des richesses est un principe fondamental, viscéral, quoiqu’il arrive. Je peux envisager d’autres façons, d’autres techniques, selon le monde dans lequel nous vivons, mais cela reste pour moi un principe essentiel de la vie en société, de la vie de l’humanité.
Quoi d’autre est pour vous non négociable ?
L’absolue sincérité. Ne pas jouer avec l’école, avec la financiarisation du cinéma. Ne jamais transiger sur l’urgence de ce qu’on a à faire ; ne pas faire de choses pour de mauvaises raisons.
Peut-on dire que Scola, à l’instar de Pasolini ou de Renoir, est une des figures tutélaires de votre cinéma ?
Oui, c’est vrai. J’ai été vraiment marqué par Affreux, sales et méchants que Pasolini avait adoré. Scola est un grand cinéaste, Pasolini est un génie, ce qui ne dévalorise pas l’un par rapport à l’autre. On peut même éprouver plus de plaisir à voir un film de Scola qu’un de Pasolini, mais Pasolini est d’une verticalité dingue. Je pense qu’il est un des plus grands artistes de la deuxième moitié du XXe siècle.
Une dernière question : quelle est votre définition du bonheur ?
Il y a un proverbe napolitain qui dit : « C’est un peu d’air frais qu’on prend sur le balcon. »
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR DANIELLE DUFOUR-VERNA
« Les héritages infidèles d’Ettore Scola »
15 janvier
Institut culturel italien, Marseille
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