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La Berlinale documente la guerre

Avec « Superpuissance » et « In Ukraine », la 73e édition du festival international du film de Berlin a placé l’Ukraine au cœur de son programme

La Berlinale 2023, consciente de la responsabilité politique d’un festival international, a choisi d’affirmer sa solidarité et son soutien inconditionnels aux opposants héroïques des mollahs iraniens et au peuple ukrainien agressé par la Russie de Poutine. Sur ces sujets, films, tables rondes, conférences ont jalonné les programmes. L’actrice franco-iranienne Farhani Golshifteh, participait au jury international. Et le 16 février, Volodymyr Zelensky intervenait par vidéo à l’ouverture de la manifestation berlinoise. « Le cinéma peut influencer les gens qui pourront changer le monde », a-t-il répété, remerciant la 73e Berlinale d’avoir repeint son ours d’or en jaune et bleu. 

Parmi les films consacrés à la guerre en Ukraine, Superpuissance réalisé par Sean Penn et Aaron Kaufman était particulièrement attendu. Le projet de ce long métrage a débuté presque un an avant la guerre. Il s’agissait de réaliser le portrait de l’atypique président ukrainien Volodymyr Zelensky. Ancien acteur comique, star populaire d’une série télévisée où il devenait président malgré lui, et partait en croisade contre la corruption, rien ne semblait préparer cet homme à diriger un pays. L’équipe de tournage était à Kiev le 24 février 2022, quand les chars russes sont entrés en Ukraine. Zelensky devient alors instantanément chef de guerre et étonne tout le monde en refusant de fuir et en prenant la défense de son pays en main. Alliant une communication efficace à un courage physique et politique, il force l’admiration et accroît celle de Sean Penn. Ce dernier va continuer à filmer le président et faire de ce tournage à haut risque l’autre sujet de son film. Construit sur un compte à rebours comme dans la série 24 Heures chrono, on se retrouve presque dans un cinéma de genre. La caméra fébrile, portée dans l’action, monte et descend jusqu’à la nausée. 

Un raté regrettable

« Ce n’est pas un film impartial, affirme Sean Penn, parce que ce n’est pas une guerre ambiguë ». Ce parti-pris est audible et ce n’est d’ailleurs pas sur la partialité que le film achoppe. Certes l’héroïsation à l’américaine du président est un peu naïve mais surtout elle n’apporte pas grand-chose. L’entretien que le réalisateur obtient dans le bunker présidentiel n’a pas de contenu. Pas plus que les interviews du maire de Kiev, ancien boxer, ou celles des différents ministres. Les faits historiques – le Maïdan, la destitution du président pro-russe Viktor Ianoukovytch et l’élection de Zelenski avec 72% des voix –, appartiennent désormais à la culture de quiconque s’est intéressé au conflit depuis son début. Le récapitulatif qui nous en est fait, n’a pas grand intérêt. Quant à la mise en avant des risques encourus par l’équipe d’un tournage en plein bombardement face aux souffrances d’un peuple ukrainien qui n’a pas le loisir de repartir à Los Angeles, elle paraît un peu indécente. Sean Penn est de tous les plans. Hirsute, les yeux fatigués, cernés, en tenue de baroudeur. Quand il s’approche du front, casqué et vêtu d’un gilet pare-balles, c’est lui qui devient le héros de la scène : on en demeure un peu gênés. On pense aux dérives narcissiques d’un Bernard-Henri Lévy sur la guerre de Bosnie – BHL dont un film sur la résistance ukrainienne sort d’ailleurs fin février. Superpuissance est un documentaire pavé de bonnes intentions mais raté et on le regrette. Car Sean Penn est sincère et il défend une juste cause.

À l’opposé de ce digest auto-centré, le film polonais de Piotr Pawlus et Tomasz WolskiIn Ukraine, sélectionnédans la Section Forum, brillait par sa sobriété, sa modestie et sa finesse. Après le flot d’images déversées par les médias sur nos écrans, publiées sur la toile, saisies par les smartphones des particuliers, les appareils professionnels des reporters internationaux, ou encore les satellites tournant au dessus de nos têtes, comment documenter la guerre s’interrogent les deux cinéastes. Non pas par souci d’une originalité à tout prix mais pour éclairer la réalité autrement. Ni cris, ni sensationnel, ni fureur, ni horreurs sanguinaires, ni témoignages insoutenables, interviews de dirigeants. Pas de musique, peu de mots. La caméra se pose. Les regardeurs se soustraient du champ pour laisser place au quotidien du collectif. La guerre fait partie de la vie de ceux qui restent ou sont revenus dans leur pays. Une vie qui s’adapte dans le calme et la dignité.

La vie et la mort

Un char abandonné barre-t-il une route ? On le contourne. Ou alors on s’arrête un moment pour des photos « instagrammables ». Un pont a-t-il été bombardé ? On prend une barque. Il n’y a plus de fenêtres ? On découpe du bois pour fermer les logements. On récupère ce qui peut l’être. Les ados jouent à la guerre, inventent des checkpoints. L’alerte retentit-elle ? On s’abrite dans le métro où ceux qui ont perdu leur logement ont installé un camp de fortune. On s’organise : couchages, points d’eau et de communications, distribution de vivres. Les gens marchent dans les rues des sacs plastiques à la main. On nourrit même les chiens abandonnés. Les stigmates de la guerre sont partout. Les croix, les photos des jeunes soldats morts. Les drapeaux bleus et jaunes claquent au vent. Le front n’est pas loin. Les soldats femmes se coiffent devant un miroir avant le combat. On entend tomber les obus dans la forêt, avec ceux de l’infanterie. À l’écran, la vie qui construit et la mort qui déconstruit se juxtaposent dans l’image documentaire comme pour un collage surréaliste. Devant un immeuble détruit, les enfants jouent sur les aires de jeu. La caméra se place derrière une vitre brisée par un impact de balles fractionnant le paysage urbain. Jouant avec brio sur les cadrages, le film s’achève sur une suite photographique de façades endommagées, partiellement ou totalement détruites, qui semblent nous regarder.

ÉLISE PADOVANI, à Berlin

Superpuissance, de Sean Penn et Aaron Kaufman 
In Ukraine, de Piotr Pawlus et Tomasz Wolski

Ces films ont été présentés dans le cadre de la Berlinale 2023, qui s’est tenue du 16 au 26 février, à Berlin.

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