mercredi 30 novembre 2022
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La fable du cochon-tirelire

Dans La gigogne des tontines, Alain Béhar raconte son histoire de l’humanité dans une pièce pleine d’humour et de satire

Troisième volet de la trilogie concoctée par Alain Béhar, initiée par Les Vagabondes et La clairière du Grand n’importe quoi, La gigogne des tontines reprend le système des poupées russes pour nous livrer en un génial raccourci l’histoire du monde et les principes de l’économie politique. Le tout distribué avec une verve ravageuse, brillante, désopilante, caustique, nourrie de références à notre époque et aux « petites phrases » de ceux qui nous gouvernent. 

D’emblée, on est installés au cœur d’un catapultage temporel : le premier mot « avant » est immédiatement suivi de la préposition « après ». La contraction originelle est en place, le « gros bang initial » peut avoir lieu et toute sa suite, ses « périodes glaciaires sans écureuil », « ses mondes disparus » et le « on », « très poilu », qui un jour tombera de l’arbre. Nous nous délectons du parcours des hominidés, passage du nomadisme à la sédentarisation, Babel, Moyen Âge, Renaissance, fondations lointaines du capitalisme. « Grandes cabanes » pour les riches au centre et « petites cabanes » pour les esclaves, les pauvres, les ouvriers, repoussées aux périphéries comme l’élevage des cochons (animaux identifiés à l’abondance) en raison des odeurs. Naissent alors les supports abstraits de la richesse, le prêt avec intérêts, « la sensation du progrès », les assurances (inénarrables trajets entre Cancale et Chamonix), les tontines enfin.

Avatars de l’argent
Le tout file la métaphore du « cochon », image de la tirelire dont de multiples exemplaires attendent sagement de remplir leur rôle trônant sur une table (étymologiquement c’est aussi la banque qui compte parmi ses dérivés le saltimbanque, la boucle est bouclée !). Des photographies de « morceaux de cochon » sont disposées en fond de scène par le silencieux et énigmatique Valéry Volf, qui intervient parfois en brandissant des pancartes porteuses des mots-clés, ou désignés tels. Ou offre un micro à Isabelle Catalan, tordante dans son incarnation parodique de femme fatale et décorative tandis qu’Alain Béhar, éternel faiseur de mondes, manipulateur luciférien des crédits et autres avatars de l’argent, mime, raconte, s’agace, s’emporte, devient lyrique, acerbe, réclame théâtralement l’intervention du souffleur, imperturbable et ironique Marie Vayssière (aussi à la mise en scène). L’ère contemporaine nous rattrape et c’est une panne d’électricité qui met fin au spectacle. Le théâtre dans sa mise en lumière des circonvolutions et sinuosités de notre monde prend ici tout son sens. Magistral !

MARYVONNE COLOMBANI

La gigogne des tontines a été jouée les 13 et 14 octobre au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence
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