On ne pouvait souhaiter une plus belle illustration de la puissance féminine, en ce jour international de lutte pour les droits des femmes. Le manuscrit de Goliarda Sapienza, indubitablement un chef d’œuvre, achevé en1976, a pourtant été refusé par toutes les maisons d’édition pendant plus de 20 ans. Publié confidentiellement en 1998, après la mort de l’écrivaine, c’est sa traduction française par Nathalie Castagné, éditée par Viviane Hamy en 2005, qui a enfin déclenché un succès planétaire.
Une reconnaissance posthume due à la fois aux qualités indéniables du style de Sapienza et de sa construction narrative haletante, mais aussi à l’affirmation, toujours aussi révolutionnaire, de l’orgasme des femmes. Elle y décrit, comme peu avant elle, la violence de l’accouchement, l’instabilité de l’amour maternel, la bisexualité naturelle des femmes, leur oppression complice qui maintient le patriarcat, et se combat par la sororité, et l’éducation libre des filles.
Esthétique excessive
La mise en scène d’Ambre Kahan colle comme un gant aux qualités hors normes de ce roman énorme. Constamment épique, saturé de musiques en direct et de hurlements amplifiés, d’architectures et de symboles, d’étages, d’alcôves et de secrets. Parfois au long de ces 5h30 de représentation la tempête se calme et un moment poétique s’installe où l’amour des mots et des caresses instaure un répit. Mais le spectacle, comme le roman, est ouvert à tous les vents, et la joie si nécessaire y est aussi tapageuse que le fascisme qui monte, et l’accouchement aussi traumatique que le viol du père – qui ouvre le spectacle par une scène insoutenable.
Les scènes de sexe sont nombreuses, longues et impudiques, comme dans le roman, mais elles ne bénéficient pas de l’intimité de la lecture, et gagneraient sans doute à l’ellipse face à des spectateurs transformés en voyeurs involontaires. Mais Noémie Gantier habite la scène sans discontinuer avec une énergie exceptionnelle et une grâce à la fois éthérée et charnelle. Elle est Modesta, cette fille du peuple exceptionnelle née avec le XXe siècle, le premier janvier 1900, dans la campagne sicilienne. Cette orpheline qui deviendra Princesse en se débarrassant des obstacles, tuant parfois, manipulant toujours, cherchant la voie de sa liberté et de celles des femmes. Les douze comédiens qui l’accompagnent au plateau et jouent tous les autres rôles sont aussi phénoménaux, drôles et bavards, rauques et émouvants, en particulier le comédien trisomique qui danse le Prince avec une grâce infinie.
Le spectacle, qui commence en 1910 et s’achève en 1931, s’arrête au mitan du roman, quand l’Italie et la Sicile sombrent dans le fascisme. La seconde moitié du roman, plus intérieure, livrant une Modesta moins violente, reste à monter !
Agnès Freschel
Spectacle donné les 7 et 8 mars à La Criée, Théâtre national de Marseille.
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