À travers les yeux de son héroïne, Sayonara, assesseure à la CNDA, enceinte et épuisée, l’autrice dévoile les coulisses d’une machine à trier les « bons » et « mauvais » réfugiés.
Le rythme est édifiant : douze dossiers par jour, à peine le temps de respirer entre une Somalienne et un Bangladeshi. Sayonara siège quotidiennement aux côtés d’un juge et d’un assesseur du Conseil d’État, confrontée à un défilé de tragédies dont elle sait d’avance que la plupart seront rejetées. L’autrice n’épargne rien au lecteur, évoquant ces matins où son personnage doit penser à bien être à jeun « pour ne pas vomir » avant certaines audiences de Nigérianes. Comment digérer cette succession de récits de viols, de tortures, de traites humaines ?
On rencontre Abdoulaye Bah, Guinéen torturé pendant huit mois – « on ne sortait plus les mouchoirs pour si peu ». L’OFPRA rejette sa demande : ses motivations sont jugées économiques, « une des pires bévues que quelqu’un puisse commettre ». Peu importe qu’il boite, qu’il porte dans son dos de graves brûlures nécessitant une greffe de peau. Alphonse Ngouma, Centrafricain, a subi neuf jours de torture. « neuf jours… des cacahuètes », pour Pierre-Yves, assesseur du Conseil d’État, imperméable au trauma, qui n’a « sans doute pas jugé utile « de suivre les formations sur le sujet » et balaie les demandes d’un revers : Sayonara l’imagine avec ses AirPods et ses bières en terrasse, pendu par les pieds : il n’aurait pas tenu dix minutes avant « de balancer toute la Cour ». L’autrice dresse avec causticité une galerie de personnages : La juge Buget, ancienne du pôle antiterrorisme, dont les lunettes violettes et bijoux fantaisie dissimulent une dureté implacable. Pour elle, « un voile égale une ceinture à explosifs ». Entre lucidité et désenchantement, Mayault flirte avec le cynisme sans jamais y basculer totalement.
Le roman interroge l’arbitraire géopolitique à l’œuvre. Il y a Zilan Demir, la « bonne victime » : jeune Kurde, jolie, méritante. Celle-là, on l’accepte. On attend presque qu’elle dise merci, « qu’elle envoie de Marseille une boîte de gâteaux au miel » ou les Ukrainiens qui venaient de rejoindre « le club envié » des ressortissants considérés d’office en danger.
Mayault décrit une machine à broyer qui ne fonctionne pas toujours en expulsant – la France « n’avait pas les moyens de son racisme institutionnel » – mais en produisant de l’illégalité, en transformant des demandeurs d’asile en clandestins « à la merci des marchands de sommeil et de tous les autres profiteurs de misère ».
Seul bémol à ce roman : les passages sur la vie conjugale et familiale de Sayonara peinent à trouver leur place. Ces scènes domestiques – couches, crèches, soirées entre expatriés – créent certes un contrepoint à l’intensité de la Cour, mais leur banalité assumée et répétitive finit par diluer le propos. On aurait préféré rester au cœur du sujet : cette institution qui broie ce qu’elle prétend protéger.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Toute la misère du monde, d’Isabelle Mayault, Gallimard, 448 pages, 24 €




