Ce n’est pas vraiment un roman, mais certainement un triptyque : les trois nouvelles d’American Spirits, indépendantes, se déroulent dans la même petite ville fictive, Sam Dent, au nord de l’État de New York, avec un narrateur qui se signale discrètement d’un « nous », parfois, sans s’y mettre en scène autrement qu’en promeneur.
Les protagonistes, couples et familles blanches portant casquettes MAGA et idées courtes, y sont confronté·es à des actes d’extrême violence. Ce sont des réacs fiers de leur histoire, de leurs maisons et de leurs armes, mais qui se voient confrontés au mal absolu, au meurtre de sang froid, au déchaînement sauvage. Une réalité de la société américaine, où le taux d’homicides par millier d’habitants est six fois plus élevé qu’en France.
La dentelle narrative de Russell Banks agit comme un révélateur du suspense, mais aussi comme une consolation. Les phrases s’élancent, belles, cadencées, dégraissées de toute surcharge ornementale, distillant quelques indices qui font avancer les trois récits haletants, mais construisent aussi un monde, une ville dans l’épaisseur et la complexité de la société rurale américaine. Celle qui vote Trump et qui, depuis la mort de Russell Banks, l’a réélu à la tête du monde, comme l’écrivain le pressentait.
L’Amérique n’a jamais été grande
Les prédateurs imaginés par Russell Banks, soutien affirmé de Bernie Sanders, ont pourtant des caractéristiques peu attendues sous la plume d’un écrivain progressiste : l’un porte kippa, d’autres sont des french canadians, ou un couple lesbien. Mais leur intrusion dans le petit bourg de Sam Dent, édifié sur une réserve indienne, révèle de fait les dysfonctionnements et inadaptations fondamentales du modèle américain.
Drogue, maternité défaillante, alcool, masculinisme, culte des armes et des bagnoles, compétition sociale, appauvrissement latent et repli sur la cellule familiale sont les caractéristiques de cet « esprit » américain, hanté à la fois par les revenants de l’histoire, et les effluves des spiritueux. Voter Trump y est naturel, fondé sur l’illusion d’une Amérique immuable qu’il s’agirait de rendre grande à nouveau. Erreur contre laquelle Russell Banks, par la force de ses métaphores, prémunit avec une rare force : cette Amérique là n’existe pas, n’a jamais existé, la « forêt primitive » était peuplée de Natives, et la société américaine est indéniablement un creuset de cultures qui ne survivront que dans l’acceptation de sa complexité. Et de sa nature.
La description de la forêt, de la chasse au cerf, des paysages, des chiens d’attaque ou de garde, rappelle que les sociétés humaines se construisent « sur » des terrains. La dernière phrase, d’une sidérante beauté, conclut l’œuvre d’un immense romancier par un vœu. Celui que « nous émergions des bois pour entrer dans la maison ».
Agnès Freschel
American Spirits, de Russell Banks
Traduction Pierre Furlan
Actes Sud – 22,8 €
Parution février 2026





