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Les lâchés de l’Histoire

Sophie Boutière-Damahi publie La Part des vivants (Le Bruit du Monde), un premier roman social qui parle de famille, de résistance et de trahison de classe

Zébuline : Votre roman croise la destruction du quartier Saint-Jean à Marseille par les nazis en 1943 et la fermeture des chantiers navals de La Ciotat dans les années 1980. Comment vous êtes-vous emparée de ces deux histoires ?

Sophie Boutière-Damahi : Il y a quelques années, j’étais tombée sur un documentaire concernant l’opération Sultan, celle qui a entraîné la destruction du Panier par les nazis en 1943. J’ai été frappée par le fait que cet épisode n’ait jamais été traité de manière romanesque, et à peine journalistiquement. Sans doute parce que les victimes, -beaucoup d’immigrés italiens-, puis leurs descendants, n’avaient pas réussi à qualifier, à mettre des mots sur ce qui leur était arrivé. Socialement, ils se sentaient invisibles. Et puis, j’étais touchée par l’histoire des chantiers navals de La Ciotat, ce monde ouvrier et syndical des années 1980 qui s’effondre lui aussi. Deux violences d’État, deux destructions : un quartier, un bassin de vie entier. J’ai senti que ces deux histoires résonnaient profondément l’une avec l’autre.

Mais ce n’est pas là que le livre a commencé

Non. J’ai commencé à écrire trois mois après le décès de ma mère, qui était d’origine marocaine et avait connu l’exil, ce sentiment d’être une Française « à moitié ». Le deuil est une forme d’exil, et j’avais besoin d’écrire sur un monde confronté à la perte. J’ai voulu faire résonner ces deuils, ces déchirures, et c’est ainsi que l’histoire s’est déployée. L’Italie m’a toujours intéressée. J’ai ressenti le besoin que mes personnages en soient originaires.

C’est la jeune Tania, la narratrice, qui enquête sur sa propre famille. Que cherche-t-elle ?

Son frère Sacha a fui car il refuse de rejoindre le combat de leur père Marius, syndicaliste qui lutte pour sauver les chantiers. Cette fuite fait écho à celle du grand-oncle Arturo, disparu pendant la guerre, officiellement pour entrer en Résistance. L’idée centrale du livre, c’est la reproduction des silences familiaux et des fractures collectives : ces gens ont été lâchés une première fois en 1943, dans le Panier, une seconde fois à la fermeture des chantiers. Face à chaque violence, certains fuient, d’autres résistent. Marius n’est pas un héros, seulement un résistant ordinaire comme le fut, durant la guerre, son père Bartoloméo. Arturo, lui, demi-frère de ce dernier tourne le dos à ses origines italiennes pour s’intégrer. Il devient pétainiste, antisémite, prétend entrer en Résistance. Insaisissable, plein de zones d’ombre. Quant aux femmes du roman, elles subissent une vie de violence normalisée, acceptée. En revisitant cette histoire, Tania, d’abord simple observatrice, va trouver sa place et peut s’affranchir.

Votre langue est belle, classique, les lieux y sont de véritables personnages. Quelles sont vos influences ?

Jorge Semprun, que j’ai beaucoup lu pendant l’écriture. Mon premier choc littéraire fut Les Raisins de la colère de Steinbeck, pour ses dialogues au plus près du réel. Malaparte aussi, avec La Peau et cette façon de mettre Naples en mouvement, de faire d’un lieu un corps vivant. Et Elsa Morante. J’aime que les lieux soient de véritables personnages. Cela demande un grand travail d’écriture, mais c’est là que tout se joue.

Propos recueillis par ANNE-MARIE THOMAZEAU

La Part des vivants

Sophie Boutière-Damahi

Le Bruit du Monde, 21 €
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